Ce phénomène trouve une explication hors du Vietnam: les Taïwanaises choisissant de plus en plus souvent d'aller travailler en ville, dans les campagnes, les hommes ont souvent du mal à trouver une femme, ce qui ouvre des créneaux pour les étrangères.

Plus de 100.000 Vietnamiennes ont ainsi épousé des Taïwanais ces dix dernières années. A ce chiffre, qui ne cesse d'augmenter, s'ajoute celui des quelque 28.000 Coréens qui se sont mariés à des Vietnamiennes, selon les données communiquées par l'Union des femmes du Vietnam, une agence gouvernementale.

"Les Taïwanaises veulent se marier plus tard et sont des femmes très obstinées", observe Lin Wen-jui, 39 ans, qui a rencontré son épouse vietnamienne par l'intermédiaire d'un ami taïwanais d'Ho Chi Minh-Ville. Sa femme porte depuis un nom taïwanais, a appris le mandarin et ouvert un restaurant.

Cette "mode" des mariages outre-mer a été facilitée par les agences matrimoniales en ligne. L'une d'elles, "Mr Cupid", basée à Singapour, affiche un slogan alléchant: "toute personne qui a fait notre voyage a trouvé l'épouse de ses rêves." Elle propose en outre une "prise en charge globale du mariage" et cinq jours de visite.

En 2002, le gouvernement vietnamien, inquiet d'une dérive vers la prostitution, a décidé d'interdire ces sites. "On emmène une centaine de femmes dans un hôtel, on les met en ligne pour des hommes", dénonce Nguyen Thi Ngoc Hanh, vice-présidente à Ho Chi Minh-Ville de l'Union des femmes du Vietnam. "C'est dégradant."

N'empêche, la pratique continue de plus belle, et clandestinement.

Dans l'île de Tan Loc, par exemple, tout comme dans d'autres villes du détroit du Mékong, les femmes ont commencé à épouser des étrangers dans les années 90, au moment du développement économique du Vietnam. De nombreuses sociétés taiwanaises et sud-coréennes ont lancé des opérations à Ho Chi Minh-Ville, centre des affaires du Vietnam-Sud. La pauvreté et la très grande proximité des hommes d'affaire étrangers semble en être la raison principale.

Face à cet exode économique, les plaintes les plus fortes viennent des associations de femmes, qui considèrent cette pratique rabaissante, et des jeunes villageois, qui voient le nombre de femmes "à marier" diminuer.

Avec l'argent venant des beaux enfants étrangers, de nombreux résidents de Tan Loc ont pu remplacer leur toit de chaume par un toit de briques. Ils ont aussi ouvert des petits restaurants et des boutiques, ont créé des emplois là où, traditionnellement, les gens gagnaient quelques dongs à la journée en ramassant du riz ou d'autres récoltes sous un soleil tapant. Les familles les plus chanceuses reçoivent suffisamment d'argent pour développer un élevage de poissons.

"Au moins 20% des familles de l'île sont sorties de la pauvreté, grâce à ça", observe Phan An, un professeur d'université qui a fait des recherches importantes sur Tan Loc. "L'impact économique est réel."

Reste que toutes ces unions ne tiennent pas. "Un mariage qui n'est pas fondé sur l'amour apporte souvent des problèmes", reconnaît Hoang Thi Thanh Ha, de l'Union des femmes du Vietnam. "Comment peut-on vivre heureux quand on épouse un homme trois semaines après l'avoir rencontré?"

Et pourtant, beaucoup de femmes sont heureuses d'un mariage avec un étranger. "N'importe quel pays fera l'affaire. Je prendrai celui qui voudra bien de moi", explique Le Than Lang, qui vient de déposer son dossier en mairie. "Je dois envoyer de l'argent à mes parents."

En plus des honoraires du courtier en mariage, le marié doit verser 300 dollars (215 euros) à la famille de sa femme, ajoute-t-elle. Après, si tout va bien, son mari peut envoyer jusqu'à plusieurs milliers de dollars par an à sa famille, selon ses moyens.

Une situation que Nguyen Thi Chin envie. A 70 ans, cette femme qui habite une maison dont le toit laisse filtrer l'eau continue à travailler, à pêcher les moules du Mékong. "Je ne pourrai jamais avoir une maison comme celle-là", se désole-t-elle en jetant un oeil sur les maisons voisines où vivent des Vietnamiennes mariées à des étrangers. "C'est ma destinée d'être pauvre. Si j'avais une autre fille, je lui demanderai d'épouser un étranger..."

La Presse canadienne - 11 septembre 2008