Le Point : « Au zénith » est dédié à « Luu Quang Vu et tous les innocents qui sont morts dans ce silence noir ». Qui était Luu Quang Vu ?

Duong Thu Huong : Un écrivain et dramaturge célèbre que le pouvoir a fait assassiner, lui, sa femme, une grande poétesse, et leur fils, dans un faux accident de la route. Tout le monde savait et tout le monde s'est tu par lâcheté. Je n'ai pas voulu assister à la comédie des obsèques, je préférais pleurer seule et réfléchir seule à la condition minable des intellectuels, à leurs âmes d'esclaves pétrifiés devant des dirigeants qui pensaient, comme Mao, qu'ils ne valaient pas plus qu'une boulette de merde. Et le désir m'est venu de venger mes amis. Vingt ans après, l'histoire de Hô Chi Minh et de sa compagne violée puis massacrée est ma vengeance.

Le personnage le plus noir du livre est un dénommé Sau, responsable de l'organisation du Parti. De qui s'agit-il ?

De Le Duc Tho négociateur du cessez-le-feu avec Henry Kissinger, il partage avec lui le Nobel de la paix en 1973 mais le refuse, qui, en utilisant les procédés les plus répugnants, a été un grand manipulateur. Avec ses services de renseignement et ses tueurs, il contrôlait tout le pays.

Pendant la guerre, engagée dans une troupe de théâtre aux armées, vous avez, selon le slogan, « chanté plus fort que les bombes ». Une vie confortable s'offrait ensuite à vous. Pourquoi l'avez-vous refusée ?

Petit à petit, j'ai senti que je devais hurler la douleur du peuple vietnamien, dénoncer les mensonges des treize imbéciles vicieux qui s'étaient emparés du pouvoir, crier aux gens que leur histoire avait été falsifiée... J'étais rebelle avant d'être écrivain.

Quand se produit la vraie rupture ?

Au Congrès des écrivains de 1985. Devant cinq cents personnes, j'ai prononcé un discours sur le rôle des intellectuels pour les inciter à regarder la vérité en face : le peuple crevait de faim et de misère. Eux préféraient être des rossignols qui chantent pour séduire les hiérarques. A la fin, il n'y a pas eu un applaudissement. Dans le silence, le mandarin qui dirigeait les débats est monté à la tribune pour redire que le Parti nous avait menés à une vie radieuse, mais que malheureusement certains écrivains étaient des traîtres, des salauds. A partir de là, on m'a traitée comme une lépreuse. Mes amis se sont détournés de moi et moi, je suis entrée en contact avec d'autres lépreux.

Avez-vous eu peur ?

Pendant la guerre, j'ai été confrontée à l'horreur, mais je n'avais pas peur. En revanche, j'ai été terrorisée par mon mari, un homme épousé sous la contrainte qui me battait. Je supportais, en bonne victime de l'éducation féodale. Mais, après la guerre sino-vietnamienne, j'ai trouvé la force de divorcer. J'ai quand même eu un dernier accès de peur le jour de ce fameux congrès. J'étais terrifiée au point de devoir serrer les jambes pour ne pas uriner sous moi. Et puis je me suis dit que ces gens n'étaient que des marionnettes. Je suis devenue une bête dans la jungle et la peur a disparu. A tout jamais. Il peut m'arriver n'importe quoi, j'y suis prête.

Comment êtes-vous parvenue à mener vos enquêtes ?

J'ai un petit talent de détective, je sais chercher, anticiper. Et puis j'étais aidée, par mon frère en particulier.

Vous n'avez pas eu peur, dites-vous, pendant la guerre. Comment est-ce possible ?

Sur le 17e parallèle, à chaque passage des B52, il y avait 300, 400 et 500 morts et, d'une certaine façon, ces morts-là ne comptaient pas plus que des fourmis, ils ne faisaient pas une ligne dans les journaux. Comment les Américains auraient-ils pu comprendre ? Regardez aujourd'hui ce que « vaut » un mort américain en Irak... Alors, oui, nous étions des champions de la survie poursuivis, torturés par la faim, mais la mort était en quelque sorte banalisée.

Quelle image avez-vous de Hô Chi Minh ?

On l'a souvent décrit comme un fanatique, c'est faux. L'oncle Hô était un conciliateur. Lors de la conférence franco-vietnamienne de Fontainebleau, en 1946, ses adversaires l'ont même accusé de vouloir rendre le Vietnam à la France. Pour moi, il est grand par ses faiblesses tellement humaines, par ses échecs. Je crois qu'il a été dépassé par la machine qu'il avait lui-même contribué à fabriquer.

Est-il mort désespéré ?

Je ne sais pas. Mais je sais qu'il a choisi sa mort, en 1969, à la date symbolique du 2 septembre, le jour anniversaire de la proclamation de l'indépendance du Vietnam en 1945. Malade, hospitalisé, il s'est suicidé en arrachant ses perfusions. Venant du père de la nation, c'était une façon de maudire ses successeurs. Même cela, on le lui a volé en n'annonçant son décès que le 3 septembre. On n'a pas respecté non plus sa volonté d'être incinéré et que ses cendres soient réparties dans des urnes déposées à Saigon, Huê et Hanoi. Dans une dernière trahison, on l'a empaillé et enfermé dans un mausolée.

Est-il vrai qu'il était opposé à la guerre avec les Etats-Unis ?

Il était conscient que ce serait une guerre abominable entre grandes puissances par Vietnam interposé, mais il a dû plier devant le Politburo.

L'a-t-il écrit ? A-t-il exprimé des doutes publiquement ?

Jamais. N'oubliez pas que c'était aussi un politicien. Mais on a connaissance de certaines discussions au sein du Politburo. On sait, par exemple, que, lorsque, en août 1964, dans le golfe du Tonkin, l'armée vietnamienne a répondu à une provocation américaine sans que lui, le président, fût consulté, il était fou de rage. Or cet « incident » allait déclencher l'engagement américain contre le Vietnam du Nord.

Dans la pratique, il était mis à l'écart. Certes traité comme un saint, une icône, mais très surveillé...

Pour des raisons romanesques, je l'ai installé sur une montage isolée, comme d'ailleurs la clique au pouvoir en avait formé le projet. En réalité, il a occupé jusqu'à la fin de sa vie la maison sur pilotis qu'il s'était fait construire dans le jardin du palais présidentiel.

Que ressentez-vous en entendant le mot « camarade » ?

Pour les Chinois, il signifie « pion ». Employé par un dirigeant, c'est un mot magique destiné à berner le peuple. Si ce mot a eu un sens, ce ne fut que de manière éphémère, entre Hô et ses compagnons dans le maquis. Le camarade est un homme qui meurt très jeune.

Vous vous êtes décrite comme une « bouddhiste-j'm'en foutiste ». Qu'entendez-vous par là ?

Que je ne suis pas pratiquante. Mais les principes moraux de cette religion me touchent. Surtout le premier, qui fait de la confiance en soi le garant de la survie.

Que pensez-vous du régime vietnamien actuel ?

Je le crois friable parce qu'il repose sur deux piliers qui sont la lâcheté et l'ignorance. Que se passera-t-il demain si la crise alimentaire déclenche une famine ? Si les appétits chinois se réveillent ? Si le peuple comprend à quel point il a été dupé, trahi par ses dirigeants ?

Comment avez-vous appris le français ?

Descendant de propriétaires terriens, je n'ai pas eu le droit de faire des études supérieures. Quand j'ai été emprisonnée, on m'a autorisée à emporter un livre. J'ai pris le dictionnaire franco-vietnamien de mon père.

Votre combat a impliqué de nombreux sacrifices...

J'y ai perdu ma vie de femme.

Enfant, aviez-vous un rêve ?

Je voulais être championne de ping-pong. Ou trapéziste. Ou bien acrobate.

Par Marie Françoise Leclère - Le Point (.fr) - 1er janvier 2009

« Au zénith », de Duong Thu Huong. Traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran (Sabine Wespieser, 786 p., 29 e). Sortie le 8 janvier. Les éditions Robert Laffont ont réuni en un seul volume quatre des romans de Duong Thu Huong dans la collection « Bouquins » en 2008.