Le bateau qui donne son titre à ce remarquable recueil de nouvelles est rempli de réfugiés vietnamiens. Deux cents personnes sont entassées depuis deux semaines dans un espace conçu pour quinze, en proie aux affres de la faim, de la soif et de la maladie, entre un pont où le soleil implacable cloque la peau et une cale inondée par les vomissures et les excréments. Il n’y a pas de médicaments, et peu d’eau pour les malades. Les morts, véritables paquets d’os et de peau, sont jetés par-dessus bord dans les eaux infestées de requins. Au bout de quelques jours, l’héroïne, une adolescente nommée Mai, comprend pourquoi son père – qui a passé cinq ans à se battre contre les communistes et deux ans dans un camp de rééducation – s’est efforcé de vivre à la surface, dans l’instant présent, sans regarder en arrière ni au dedans.

Cette histoire, comme beaucoup d’autres dans The Boat* Le Bateau, saisit les gens dans des moments extrêmes, lorsqu’ils sont confrontés à la mort, au malheur ou à la terreur (ou aux trois à la fois). Qu’ils affrontent la perspective de mourir en mer, d’être abattu par un baron de la drogue ou de perdre un proche dans une guerre, les personnages de Nam Le sont dans la ligne de mire du destin et obligés de faire un choix : soit ils réagissent comme un lapin pris dans les phares d’une voiture, soit ils trouvent un moyen de faire face à la situation ou de la désamorcer.

La nouvelle qui ouvre ce recueil et qui est aussi son chef-d’œuvre, Love and Honor and Pity and Pride and Compassion and Sacrifice Amour et honneur et pitié et fiert..., met en scène un narrateur qui a en commun avec l’auteur son nom et certains détails biographiques : tous deux ont suivi l’atelier d’écriture de l’université de l’Iowa, sont nés au Vietnam et ont grandi en Australie. Les autres récits nous emmènent autour du monde, démontrant l’habileté stupéfiante de Nam Le à rendre le vécu d’une multitude de personnages, de l’enfant vivant à Hiroshima pendant la Seconde Guerre mondiale au tueur à gages adolescent des barrios de Medellín, en passant par un ­athlète lycéen d’une ville balnéaire australienne. Nam Le non seulement écrit avec une maîtrise et une aisance rares même chez des écrivains expérimentés, mais il fait également preuve d’une aptitude intuitive, viscérale, à exprimer les conflits psychologiques que les gens vivent quand ils voient leurs espoirs et leurs ambitions se fracasser contre les attentes familiales ou les faits bruts de l’Histoire.

Love and Honor..., qui est de loin le texte le plus fort et le plus abouti du recueil, commence comme le récit plutôt banal d’un jeune écrivain souffrant du syndrome de la page blanche qui reçoit la visite intempestive de son père, venu d’Australie pour le voir. La nouvelle devient peu à peu une réflexion sur la relation père-fils, mais aussi sur le poids de l’Histoire et le sentiment de culpabilité et de responsabilité que les rescapés lèguent souvent à leurs enfants. “Voilà ce que je crois, explique le narrateur. Nous pardonnons tous les sacrifices faits par nos parents tant qu’ils n’ont pas été faits en notre nom. Pour mon père, il n’y a pas eu d’autre nom que le mien, et il m’a donné le nom de la patrie à laquelle il avait renoncé. Son sacrifice était total . Devant tout cela, je n’étais pas à la hauteur.”

Certains des amis et professeurs du narrateur ne comprennent pas pourquoi il n’écrit pas davantage d’histoires ayant pour sujet le Vietnam. “La littérature ethnique, ça marche”, lui dit un de ses professeurs avec désinvolture. “Et c’est important, aussi.” “Tu pourrais passer ton temps à écrire sur les boat people vietnamiens”, lui dit au contraire un de ses camarades, mais, “au lieu de ça, tu choisis de parler de vampires lesbiennes, d’assassins colombiens et d’orphelins d’Hiroshima – et de peintres new-yorkais souffrant d’hémorroïdes.”

C’est exactement ce qu’a fait Nam Le dans son livre. Certaines de ses tentatives peuvent sembler un peu forcées, comme des exercices d’atelier d’écriture. Mais, le plus souvent, sa compréhension des personnages et sa capacité à écrire à la fois avec lyrisme et émotion confèrent beaucoup de force à ses portraits.

Dans les nouvelles qui ouvrent et ferment le recueil, Nam Le exprime ce que cela fait de vivre quotidiennement avec la guerre du Vietnam, un fait indéniable qui contamine toutes les relations et infléchit la trajectoire de l’existence. Dans The Boat*, il nous le montre de façon directe et avec des résultats dévastateurs. Dans Love and Honor..., il le fait de façon elliptique, en créant une histoire d’une beauté lancinante.

* Ed. Alfred Knopf, New York, 2008. Pas encore traduit en français.

Par Michiko Kakutani - The New York Times - 22 janvier 2009