Des protestations que Hanoï réprime sévèrement, "se méfiant d'éventuelles aspirations nationalistes" de cet important groupe ethnique, dénonce l'organisation de défense des droits de l'Homme Human Rights Watch (HRW) dans un rapport intitulé "En marge : Atteintes aux droits humains du groupe ethnique khmer dans le delta du Mékong au Vietnam".

Les bonzes khmers kroms, première cible des autorités vietnamiennes

"D’abord, la police m’a interrogé tous les jours, puis deux ou trois fois par semaine. Parfois ils m’interrogeaient dès le matin et jusqu’à 10 heures du soir - je n’avais pas le droit de rentrer chez moi. Ils me donnaient des gifles derrière la tête et me frappaient avec du papier enroulé. Ils ont posé beaucoup de questions et ils essayaient de me faire peur en me montrant des menottes. La lettre d’aveux était déjà écrite. Ils m’ont forcé à copier ce qu’ils écrivaient. Sinon, ils ne me laisseraient pas manger ni rentrer chez moi. Je ne suis pas contre le gouvernement vietnamien. Je respecte la loi vietnamienne. Mais ils disaient que je n’étais pas loyal envers la nation."

C'est un moine khmer krom, cité par Human Rights Watch (HRW), qui parle. Il a été défroqué et placé en résidence surveillée après sa participation à une manifestation pacifique de quelques heures dans la province de Soc Trang en 2007. Que revendiquaient-ils ? "Une plus grande liberté religieuse et davantage d'enseignement en langue khmère", rappelle le rapport. La police a alors assiégé les pagodes des moines soupçonnés d'avoir dirigé la manifestation et vingt moines ont été défroqués, "renvoyés dans leurs villages et assignés à résidence sans mandats d'arrêt ni chefs d'accusation". En mai 2007, poursuit HRW, le tribunal provincial de Soc Trang inculpait cinq des moines pour "perturbation de la circulation" et les condamnait à des peines allant de deux à quatre ans d’emprisonnement.

Une politique émanant du Parti communiste

L'organisation basée à New York appelle ainsi le gouvernement vietnamien à "libérer immédiatement les moines bouddhistes khmers kroms et les activistes pour les droits à la propriété terrienne qui sont en prison ou placés en résidence surveillée pour l’expression pacifique de leurs opinions". Et regrette que Hanoï contrôle de manière stricte le bouddhisme théravada pratiqué par les Khmers kroms, qui est le "fondement de leur identité ethnique".

"Le gouvernement devrait essayer d’engager le dialogue avec les Khmers kroms, au lieu de les jeter en prison", recommande Brad Adams, directeur pour l’Asie à HRW. Au cours de leurs recherches, les enquêteurs de HRW se sont retrouvés "en possession de mémos internes mis en circulation par le Parti communiste du Vietnam et des fonctionnaires vietnamiens décrivant leurs préoccupations à propos de l’agitation parmi les Khmers Kroms dans le delta du Mékong et les stratégies pour surveiller, infiltrer et réduire au silence les activistes khmers kroms". Des documents inclus en annexe du rapport et qui dévoilent, selon Brad Adams, "les efforts du gouvernement vietnamien pour faire taire les critiques".

Les Khmers kroms, objet de pressions au Cambodge également

Les enquêteurs de HRW ont documenté au fil des 125 pages du rapport les violations actuelles des droits des Khmers kroms dans le Sud du Vietnam mais également les exactions dont sont victimes ceux qui se sont réfugiés au Cambodge. En effet, si le gouvernement de Phnom Penh a déclaré à maintes reprises les considérer comme des citoyens cambodgiens, il a souvent réagi "brutalement quand les Khmers kroms se montraient trop critiques à l'égard du gouvernement vietnamien, son proche allié". Et le rapport de souligner qu'en 2007, "la police cambodgienne a dispersé par la force à Phnom Penh une série de manifestations des moines khmers kroms dénonçant les atteintes aux droits humains qu'ils avaient subies au Vietnam".

Quelques faits, énumérés dans le rapport, mettent en lumière la position du gouvernement cambodgien à leur égard, soucieux de préserver ses bonnes relations avec son partenaire vietnamien. En février 2007, un moine khmer krom, Eang Sok Thoeun, a été tué dans des circonstances suspectes après avoir participé à une manifestation à Phnom Penh. En juin 2007, les autorités cambodgiennes ont arrêté, défroqué et expulsé au Vietnam un moine activiste khmer krom, Tim Sakhorn, qui a été condamné au Vietnam à une année de prison.

Les Khmers kroms sont au Cambodge doublement discriminés, ajoutent les auteurs du rapport, du fait qu'ils sont "souvent perçus par les Cambodgiens comme appartenant au groupe ethnique vietnamien". Aussi nombre d'entre eux font-ils face à une "discrimination sociale et économique ainsi qu'à des difficultés inutiles pour légaliser leur statut".

Dans le delta du Mékong, depuis les manifestations de bonzes et paysans khmers kroms en 2007-2008, précise HRW, le climat est devenu plus tendu et la répression s'est renforcée. On ne plaisante pas au Vietnam avec la liberté de culte, rappelle l'organisation, "perçue dans ce pays comme un privilège qui doit être octroyé par le gouvernement davantage que comme un droit inaliénable".

Par Stéphanie Gée - Ka-set.info - 22 janvier 2009