C'est un petit monsieur aux cheveux de neige, aux gestes fragiles, à la parole comptée. Rien ne le distingue des autres retraités qu'on voit promener leur chien dans les rues tranquilles de Versailles. Pourtant, quand Dominique de La Motte feuillette les albums sépia de sa jeunesse, ce ne sont pas des scènes de vacances ou des réunions de famille qui resurgissent, ce sont des vues d'un Vietnam où patrouillent des chenillettes hérissées de partisans en armes, où dansent les dragons du Têt à l'ombre des miradors.

En 1951, il fut en effet, comme dans le film Le Crabe-Tambour, de Pierre Schoendoerffer, l'un de ces «bleus» lâchés en pleine jungle pour défendre un poste avancé, avec pour tout viatique quatre sous-officiers et une radio inutilisable. Dans une confession coupante comme l'acier, il raconte aujourd'hui cette «guerre tordue» qui vit un jeune lieutenant ombrageux se muer en seigneur féodal ayant droit de vie et de mort, car ses soldats et la situation l'exigeaient. Ses soldats? 130 partisans annamites et khmers, «gentils et dévoués, qui ignoraient tout de la France et du communisme», et qu'il fallait parfois empêcher de rôtir à la broche le foie de leurs victimes. Roi insomniaque de la plantation qu'il était chargé de défendre, avec vue sur une montagne infestée d'ennemis, l'officier français apprend sur le tas, avec l'aide d'un adjoint d'origine chinoise. Il invente un emblème pour son commando, se dessine une tenue de combat noire imitée de celle des Vietminhs, tend des embuscades dans les rizières, célèbre les mariages, bouscule un planteur sans scrupules, s'embrouille avec les bureaucrates de Saigon. Et - ce n'est pas le plus simple - résiste au charme des «congayes», les belles indigènes, qui savent mener les hommes par le bout du nez.

Comme dans La 317e Section, aucun pathos dans son récit, mais une description clinique des rapports de forces dans un monde hostile. Un tigre le frôle dans la forêt, une balle l'atteint à la jambe au cours d'un accrochage - il s'appuiera dès lors sur une canne en bambou - et il contracte le typhus de brousse. Un coup de main nocturne d'une folle audace lui permet d'éliminer le chef local des Vietminhs. Dominique de La Motte raconte de façon presque onirique à force d'être minimaliste cet exploit accompli en pleine zone ennemie, «de l'autre côté de l'eau». La formule fait allusion aux particularités du terrain, mais aussi à une «pensée» de Pascal. Car cet officier janséniste, qui avait emporté dans sa musette Le Journal d'un curé de campagne, de Bernanos, doit à son éducation chrétienne de n'avoir pas sombré dans la mégalomanie, à la façon de Kurtz, le satrape fou d'Apocalypse Now. Convaincu, aujourd'hui comme hier, qu'il fallait barrer la route à l' «abominable» régime communiste, Dominique de La Motte nourrit-il des remords d'avoir «cassé du Viet» et, peut-être, d'y avoir pris plaisir? Sur ses états d'âme, le discret général à la retraite reste évasif. Aux murs nus de son appartement versaillais, un crucifix semble répondre à sa place: «Dieu jugera».

"De l'autre côté de l'eau" - Dominique de La Motte - édition TALLANDIER

Par François Dufay - L'express (.fr) - 22 janvier 2009


De l'autre côté de l'eau, Indochine 1950-1952

Terminée tragiquement par la bataille de Diên Biên Phu, en mai 1954, la guerre d'Indochine, coincée entre la Seconde Guerre mondiale et la guerre d'Algérie, est bien oubliée, tant des programmes scolaires que des fictions romanesques et cinématographiques. Qui a aimé La 317e Section (1964), le film de Pierre Schoendoerffer, lira donc avec grand intérêt ce récit, présenté par l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau.

Entre février 1951 et juin 1952, le jeune lieutenant de La Motte, tout frais sorti de Saint-Cyr, prend en Indochine le commandement d'un commando composé de supplétifs chinois, cambodgiens, tonkinois, khmers et annamites. Sa mission, vaguement définie par une hiérarchie située à Saigon et souvent ignorante des réalités du terrain, est de protéger une plantation d'hévéas près de la frontière cambodgienne, au Sud-Vietnam.

A la tête de ses nhà quê, terme qui désigne les paysans et deviendra péjoratif, mais que La Motte n'utilise qu'avec respect, le jeune lieutenant aménage son poste pour se protéger d'un ennemi viet souvent invisible mais redoutable. Il mène des patrouilles dans la jungle, monte et subit des embuscades, devenant une sorte de roi, à défaut d'être le seigneur de guerre dont rêvaient ses soldats. Conflits internes, diplomatie difficile, tant avec ses supérieurs qu'avec les puissants indigènes : La Motte fait sa guerre, menant une mission dont il doit lui-même fixer les règles et les limites. Un récit parsemé de quinine, d'humidité, de sangsues, de typhus, où la violence de guerre est décemment décrite, sans gloriole ni faux regrets.

Par Gilles Heuré - Télérama - 22 janvier 2009