Février 2007, un jeune moine, politiquement engagé, est retrouvé égorgé dans la pagode de Tronum Chhroeung, province de Kandal. Né au Vietnam mais d’origine khmère, Eang Sok Thoeun avait participé la veille à une manifestation devant l’ambassade du Vietnam à Phnom Penh en protestation des mauvais traitements infligés à la minorité Khmère du Sud-Vietnam – une communauté connue au Cambodge sous le nom de Khmer Krom, ou « Khmer d’en Bas ». Si la police a conclu au suicide du moine et disposé du corps mettant fin ainsi à son enquête, les groupes de défense de droit de l’Homme et les activistes Khmer Krom parlent quant à eux d’assassinat politique. Ce vendredi, le clergé Khmer Krom se réunira au Wat Samaki Reangsay, leur centre spirituel à Phnom Penh, pour commémorer le second anniversaire de la disparition de Eang Sok Thoeurn. La cérémonie intervient dans un contexte plus large de réaction face à ce que les ONG et activistes Khmer Krom dénoncent comme une campagne continue et souvent violente des gouvernements Vietnamien et Cambodgien visant à briser les revendications de la minorité Khmer Krom.

Promesses d’Action

Il y a encore 200 ans, l’actuel delta du Sud-Vietnam appartenait au Royaume du Cambodge. Selon les autorités vietnamiennes, il serait encore un million de personnes d’origine Khmère à y résider, un chiffre contesté par les dirigeants Khmer Krom qui estime leur communauté à 10 fois plus nombreuse. Par ailleurs, selon eux, un million et demi de Khmer Krom aurait émigré au Cambodge.

Le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU devrait se pencher en mai prochain sur la situation des Khmer Krom selon plusieurs associations locales. Le Vietnam pourrait alors avoir à répondre des mauvais traitements infligés à ses minorités, Khmer Krom, Montagnarde et autres. C’est ce qu’il ressort d’une rencontre à Bangkok entre le rapporteur spécial des Nations-Unies à la défense des Droits de l’Homme, Margaret Sakaggya, et Ang Chanrith, directeur phnompenhois de l’Organisation des Droits de l’Homme des Khmers Kampuchéa Krom. « Elle a dit vouloir agir, et que notre cas serait présenté» raconte Ang Chanrith ajoutant que le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU (HCR) de Bangkok allait réexaminer plusieurs témoignages de réfugiés Khmer Krom fuyant la répression et cherchant refuge en Thaïlande. Selon lui, le HCR s’était montré jusque là peu réceptifs à ces témoignages. De quoi redonner de l’espoir aux activistes Khmer Krom. Ainsi selon Young Sin, président de l’Association des Moines Bouddhistes Khmer Krom et ancien professeur du moine assassiné, les moyens de pression des Nations Unies sur le Vietnam sont beaucoup plus importants que ceux des groupes locaux. « Si l’ONU intervient et met la pression sur le gouvernement vietnamien, il n’osera alors pas poursuivre leur politique de répression à l’égard de notre peuple» espère celui qui est par ailleurs l’abbé du Wat Samaki Reangsay.

Une histoire de violence

Le sujet est très sensible politiquement, comme peuvent l’indiquer les réactions, cambodgiennes et vietnamiennes à un rapport très détaillé de l’association HRW (Human Right Watch). Rendu public le mois dernier, le rapport montre que les moines Khmer Krom au Vietnam aspirant à une plus grande liberté personnelle et religieuse ont été menacés, défroqués et emprisonnés. Au Cambodge, les activistes Khmer Krom sont arrêtés et déportés vers Vietnam. Le rapport « En marge » documente la montée des tensions entre la communauté Khmer Krom et les autorités des deux cotés de la frontière.

Le Dzung, porte-parole du Ministère vietnamien des Affaires étrangères, a qualifié le rapport de « une fabrication totale » et rappelé que la liberté de parole et de religion était protégée par la constitution vietnamienne selon une brève de l’agence étatique VietNam news. Un porte-parole de l’ambassade du Vietnam au Cambodge a aussi rejeté le rapport en déclarant qu’aucun des 54 groupes ethniques n’était victime de la part du gouvernement. Le gouvernement cambodgien est, quant à lui, accusé par HRW d’être complice du Vietnam, un « proche allié». Les Khmer Krom qui ont franchi la frontière et demandent plus de liberté pour leur communauté sont réduits au silence. S’appuyant sur des témoignages visuels, et des mémos internes des forces de sécurité vietnamiennes, le rapport dévoile la présence d’agents vietnamiens sur le sol cambodgien chargé d’identifier les « cellules réactionnaires » Khmer Krom. Ang Chanrith confirme ces accusations « nous voyons souvent des agents vietnamiens lors de nos réunions ; ils sont en civil et munis de caméras afin de pouvoir identifier les moines qui participent à nos manifestations ; ils communiquent en vietnamien, nos membres savent désormais les reconnaître ».

Le gouvernement cambodgien se montre aussi hostile au rapport. Si le ministre aux affaires religieuses, Min Khin, s’est refusé à tout commentaire, Khieu Kanharith, ministre de l’information, en a quant à lui rejeté les conclusions « les critiques de la société civile à l’encontre des gouvernements cambodgien et vietnamien n’aident pas à la protection des Khmer Krom », ajoutant « ils ne savent rien et travaillent seulement pour l’argent » avant de conclure « Le gouvernement cambodgien travaille, collabore avec les autorités vietnamiennes à la prospérité des Khmer Krom».

La presse cambodgienne a eu des réactions mitigées. Les grands journaux affiliés au PPC, le Rasmey Kampuchea ou le Kampuchea Thmey, n’ont pas mentionné le rapport, prétendant ne pas l’avoir reçu, au contraire des journaux proches de l’opposition. Selon Um Sarin, président de l’Association de Protection des Journalistes, la peur des autorités a conduit certaines publications à ignorer le rapport dérangeant.

Image internationale

Selon les activistes, la répression est profondément démoralisante. « Les Khmer Krom vivent dans la pauvreté, leur identité et leurs coutumes religieuses ont été détruites » indique Thach Setha, leader de la KKKC (Khmer Kampuchea Krom Community). « Le gouvernement vietnamien nous bloque tout accès à internet, aux programmes radios de VOA ou RFA, et à l’éducation ». Ang Chanrith reste toutefois confiant dans le fait que l’attention internationale pourrait obliger les autorités vietnamiennes à relâcher leur pression, à défaut d’accorder de vraies concessions. « Nous devons utiliser les groupes internationaux pour forcer le gouvernement vietnamien à nous laisser jouir de nos droits».

De retour de Stockholm où il a pu présenter un rapport portant sur les allégations de complicité des gouvernements cambodgien et vietnamien dans la répression des activistes, Ang Chanrith mise désormais sur l’ONU pour obtenir des résultats. La situation des droits de l’homme de chaque état-membre est rendue publique, et notée tous les quatre ans par le biais d’une Révision Périodique Universelle. En mai prochain, le Vietnam pourrait voir son score baissé, se voir mal noté alors que les critiques se font plus virulentes. Selon Sarah Colm, une chercheuse de HRW, l’absence d’organe impartiale dans un Vietnam toujours très contrôlé a conduit plusieurs organisations internationales dont la sienne à soumettre des rapports au HCR sur les violations des droits de l’Homme au Vietnam, et sur la situation des Khmer Krom. Le Vietnam aurait rendu son propre rapport aux Nations-Unies en réponse à ces accusations, le porte parole de l’ambassade vietnamienne de Phnom Penh a toutefois déclaré ne pas être au courant d’une telle démarche.

Le directeur pour l’Asie d’Human Right Watch, Brad Adams, se montre confiant, en dépit de ses mauvaises relations passées avec l’occident, et qu’il reste un pays communiste, le Vietnam est désormais ouvert sur le marché global et ne peut que prendre en compte son image internationale. « Il est désormais clair que le Vietnam est concerné par son image internationale, et notamment sur la question des droits de l’Homme. Ces dernières années, le Vietnam s’est montré fier de sa stature internationale, de son admission au sein de l’OMC, ou encore de son élection comme membre du Conseil de Sécurité de l’ONU pour deux ans. Il s’agit désormais de forcer le gouvernement vietnamien à mettre pratiquer sa rhétorique sur les droits de l’Homme sur le terrain. Le gouvernement devrait engager le dialogue avec les Khmer Krom, plutôt que de les envoyer en prison ».

Pendant ce temps là, les religieux du Wat Samaki Reangsay répètent leurs prières pour l’âme de leur frère assassiné. Les menaces ne décourageront pas les moines de militer pour leurs droits et ceux de leurs frères à pratiquer leur religion, soutient l’abbé Young Sin qui rejette les accusations selon lesquelles les moines outrepassent leur rôle de religieux. « Le bouddhisme est totalement compatible avec l’appel à la paix » conclue t-il, « Défendre la liberté de nos frères laïques relève de notre responsabilité ».

Par Brendan Brady - The Phnom Penh Post (traduit par lepetitjournal.com) - 27 février 2009