La presse officielle vietnamienne a tout de suite annoncé son arrestation, aux termes de l'article 88 du code pénal, qui punit de vingt ans de prison la "diffusion de propagande contre l'Etat". Quatre jours plus tard, ses aveux ont été rendus publics. Une feuille manuscrite scannée sur le site Internet du gouvernement, puis, à la télévision, un enregistrement vidéo de l'avocat lisant une déclaration, sans que l'on puisse vraiment entendre sa voix : cette fois-ci, Le Cong Dinh lui-même disait avoir "violé la loi vietnamienne". "Regrettant ses erreurs", il sollicitait "la clémence de l'Etat".

Puis sont venues les accusations, détaillées devant la presse par de hauts gradés. Du lourd : participation ou discussions avec divers partis politiques interdits, collusion avec des "terroristes" du Viet Tan, mouvement d'exilés vietnamiens aux Etats-Unis, participation à des "séminaires de subversion non violente" en Thaïlande, rédaction de dizaines d'articles et de blogs hostiles au régime socialiste, et, au bout du compte, conspiration pour renverser le Parti communiste vietnamien "à la faveur d'événements censés se dérouler en 2010". Quatre autres personnes interpellées avant et après M. Dinh sont accusées de turpitudes similaires et de penchants coupables pour le pluralisme, en association avec lui.

Certains, en Occident, se sont émus. Les habitués, Human Rights Watch, Reporters sans frontières, Amnesty International, mais aussi Washington et Bruxelles. Protestations sans fondement, a riposté la Sécurité publique à Hanoï. Le 23 juin, Le Cong Dinh a été rayé du barreau d'Ho Chi Minh-Ville. A ce jour, il n'a pas vu d'avocat.

Qu'a donc fait Le Cong Dinh ? Il a, certes, défendu des militants des droits de l'homme et le célèbre blogueur Dieu Cay, condamné à deux ans et demi de prison en 2008, mais il n'a pas le profil du dissident classique. Catholique, marié à une ex-Miss Vietnam, il parle anglais et français, a fait des études à l'université de Tulane, en Louisiane, grâce à une bourse Fulbright, est devenu vice-président du barreau d'Ho Chi Minh-Ville. En 2003, il a même défendu la partie vietnamienne dans un contentieux commercial avec les Etats-Unis sur des tarifs de poisson. Début juin, le ministère de la justice vietnamien l'avait mis sur la liste des invités pour une session de formation à l'arbitrage commercial à la Maison du droit franco-vietnamienne, un organisme de coopération bilatérale. Curieusement, il n'était pas venu.

Spécialiste du Vietnam à l'université de New South Wales à Canberra, Carl Thayer est frappé par la mise en scène orchestrée autour de l'arrestation de l'avocat et par l'accumulation des charges contre lui, qui remontent jusqu'à 2005. Le régime, avance-t-il, veut montrer que "cette prise dépasse le simple élément subversif : Dinh a touché à trop de choses sensibles à la fois". Et en particulier, à l'affaire de la bauxite.

L'affaire de la bauxite est brûlante parce qu'elle touche aux relations entre la Chine et le Vietnam. Officiellement, tout va pour le mieux entre les deux anciens ennemis, et 2010, année du 60e anniversaire de leurs relations diplomatiques, a été déclarée "année de l'amitié".

En réalité, confie un expert vietnamien, qui, on le comprend, restera anonyme, "c'est très tendu". Pour deux raisons : les revendications chinoises sur les îles Paracel, Spratley et le plateau continental de la mer de Chine du Sud, et la concession d'exploitation des mines de bauxite, dans le centre du Vietnam, accordée à une compagnie chinoise, filiale de Chinalco. Cette décision du gouvernement d'Hanoï, prise en 2007, a révolté pêle-mêle blogueurs, savants, écologistes, économistes et antichinois primaires. Jusqu'au général Giap, le vainqueur de Dien Bien Phu, qui, du haut de ses 98 ans, s'est fendu cette année de trois lettres ouvertes pour critiquer cette aberration, nationale et environnementale.

Comme l'observe Carl Thayer, "on ne peut pas mettre Giap en prison". Le Cong Dinh, en revanche, c'est plus facile. Et, du même coup, "on" adresse un avertissement à toute la communauté d'activistes et autres blogueurs : qui trop embrasse mal étreint. Coïncidence, le grand voisin chinois vient d'accuser de subversion un intellectuel, Liu Xiaobo, qui, comme l'avocat vietnamien, avait oeuvré pour la rédaction d'une charte démocratique. A Pékin comme à Hanoï, les limites de l'ouverture sont, finalement, assez claires.

Par Sylvie Kauffmann - Le Monde - 26 juin 2009


Radiation de Lê Công Dinh du Barreau de Hô Chi Minh-Ville

Le Barreau de Hô Chi Minh-Ville a rendu le 22 juin sa décision de radiation définitive du Grand tableau de Lê Công Dinh. C'est la sanction disciplinaire la plus lourde de la profession.

Le Barreau de Hô Chi Minh-Ville souligne dans cette décision que Lê Công Dinh a commis en état de récidive multiple des infractions à la loi vietnamienne et aux règles déontologiques des avocats. Le barreau a également rappelé que Lê Công Dinh a le droit de déposer un recours contre cette décision auprès du Comité permanent de la Fédération des avocats vietnamiens dans un délai de 15 jours du délibéré.

Le 13 juin dernier, le ministère de la Police a arrêté Lê Công Dinh pour collusions avec des éléments étrangers agissant contre l'État vietnamien. Le 18 juin dernier, une conférence de presse a été organisée par ce ministère afin de rendre publics les éléments de ce dossier, comprenant des preuves accablantes contre cet avocat.

Lors d'une récente conférence du comité exécutif de l'Association des avocats de Hô Chi Minh-Ville, plusieurs de ses confrères ont stigmatisé les actes de Lê Công Dinh, d'autant qu'ils portent préjudice au prestige comme à l'honneur des avocats de la mégapole du Sud. Ils ont également souligné la nécessité de prendre de sévères sanctions.

Le 23 juin, à la question de savoir comment le Vietnam réagit aux déclarations, le 22 juin, des chefs de missions diplomatiques de l'UE au Vietnam portant sur cette affaire, Lê Dung, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, a affirmé que l'arrestation de Lê Công Dinh était "une affaire intérieure du Vietnam". Il a également souligné que cette arrestation "avait bien respecté les procédures juridiques du Vietnam" et qu'elle était "conforme au droit international". Il a aussi exprimé "ses regrets" devant les déclarations des chefs de missions diplomatiques de l'UE qui, selon lui, ne sont "pas objectives" et constituent "une ingérence dans les affaires intérieures du Vietnam".

Par Phan Anh - Le courrier du Vietnam - 24 juin 2009