Cette visite sera pourtant passée quasiment inaperçue, très peu d'informations ayant filtré des deux côtés sur la teneur de ces entretiens franco-cambodgiens, dont le dernier a eu lieu dans la foulée du défilé militaire du 14 juillet et de la garden-party de l'Elysée entre Hun Sen et le président français Nicolas Sarkozy. Alors que l'organisation Human Rights Watch dénonçait, le jour même de la Fête nationale française, les pressions croissantes à l'égard de toute critique contre le gouvernement cambodgien, les diplomates français et khmers ont visiblement préféré jouer la carte de la discrétion "totale"...

L'événement est de taille : pour la première fois depuis quatre ans, le Premier ministre du Cambodge reconduit dans ses fonctions à la suite des élections législatives de juillet 2008, s'est rendu en France. Et non content d'y passer cinq jours - contre deux seulement en septembre 2005 - le chef du gouvernement cambodgien a eu l'honneur d'assister au défilé de la Fête nationale française du haut de la tribune présidentielle, aux côtés de Nicolas Sarkozy, du Premier ministre indien Manmohan Singh et du président allemand Horst Köhler. De ce moment mémorable ne resteront pourtant que très peu d'images officielles. Dans les diaporamas publiés par les principaux sites d'information français, pas l'ombre d'une branche de lunettes de "l'homme fort" du Cambodge. Seules des photographies, largement reproduites, montrant une Bun Rany - épouse de Hun Sen - quelque peu hagarde aux côtés de la première dame de France Carla Bruni-Sarkozy, attestent de la présence du couple tout puissant du Cambodge en France.

Les médias français se seront davantage attardés sur la présence des militaires indiens, invités d'honneur des festivités du 14 juillet, et sur la baisse relative des frais de bouche de l'Elysée que sur la visite du chef du gouvernement d'un petit pays asiatique de 13,4 millions d'âmes - tout de même deux fois plus peuplé que la Libye du colonel Kadhafi, dont la visite en France en 2007 avait fait grand bruit.

Hun Sen n'est pas Mouammar Khadafi : quand le Libyen exige de planter sa tente dans les jardins de l'Elysée, le Cambodgien avance à pas feutrés, loin des caméras, accompagné de son ministre des Affaires étrangères Hor Namhong, dont seules quelques associations de Cambodgiens en France ont dénoncé la venue, pointant du doigt l'ancien Khmer rouge qu'il aurait été, selon elles, accusations jusque là toujours démenties.

Depuis le début de cette visite, les autorités cambodgiennes n'ont pas émis le moindre communiqué, à ce jour. Le site du gouvernement cambodgien reste bloqué sur la rencontre entre Hun Sen et le président de la république de Corée (Corée du Sud) Roh Moo-Hyun, le 29 novembre 2006, tandis que la précédente dépêche relate la rencontre entre le chef de l'exécutif cambodgien et le président français... Jacques Chirac, les 19 et 20 septembre 2005 !

Côté français, les seules informations officielles sont livrées dans des communiqués annonçant le programme de ces cinq jours de visite, sur les sites de l'Elysée et du ministère des Affaires étrangères. Le point presse censé éclairer, le 13 juillet, les journalistes sur les tenants et aboutissants des rencontres avec le Premier ministre François Fillon et le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner a été tout bonnement annulé. La veille d'un jour férié, au beau milieu de l'été, les journalistes sont durs à mobiliser.

L'information de ces rencontres au sommet n'est visiblement pas parvenue jusqu'aux bureaux de l'Ambassade de France au Cambodge qui, en guise d'"actualités", publie un texte sur l'historique de la Fête nationale française et les passionnants débats qui ont agité les parlementaires français à ce sujet en... 1880. Pas une ligne, pas un mot sur la venue en France de celui qui gouverne le Cambodge depuis 1985.

Ces multiples rencontres entre diplomates et hauts responsables politiques cambodgiens et français étaient-elles à ce point dénuées d'enjeux ? Il faut chercher du côté de l'agence chinoise d'information Xinhua (Chine nouvelle) pour entrevoir, en quatre lignes, le nerf de la guerre : le pétrole. "Lors de ses rencontres avec les dirigeants français, Hun Sen a indiqué que le Cambodge a accepté de permettre à la compagnie pétrolière française Total l'exploration pétrolière dans le bloc III, l'une des ressources pétrolières et gazières potentielles du Cambodge dans le golfe de Thaïlande, ce qui a été bien accueilli par la France". Une information qui ne pouvait échapper aux Chinois, lesquels sont également sur les rangs, aux côtés des Américains (Chevron s'étant déjà vu confier l'exploration du bloc A) et des Sud-Coréens, entre autres, pour forer puis exploiter ce qui est déjà présenté comme une "manne pétrolière" et pourrait rapporter à l'Etat cambodgien, entre 500 millions et 1,7 milliard de dollars par an (pour un PIB annuel de 8,7 milliards de dollars en 2007), selon le Fonds monétaire international.

La nouvelle, reprise par d'autres agences, n'a pas été criée sur les toits : cette zone attribuée par les autorités cambodgiennes au pétrolier français fait partie d'un territoire maritime revendiqué par la Thaïlande. Ce conflit frontalier khméro-thaïlandais promet de longues discussions, voire des échanges plus explosifs encore que ceux qui ont cours dans la zone disputée du temple de Preah Vihear, où militaires thaïlandais et cambodgiens en sont venus aux armes et continuent de se regarder en chiens de faïence.

Au-delà de ces différends territoriaux, dans lesquels les compagnies pétrolières pourraient parvenir à tirer leur épingle du jeu, l'exploitation des ressources naturelles cambodgiennes suscite de profondes interrogations, dans un pays gangrené par la corruption et où règne l'opacité. Le gouvernement cambodgien refuse ainsi d'adhérer à l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives, comme le soulignait récemment, dans un rapport intitulé "Pays à vendre", l'organisation Global Witness.

Fruit de plusieurs années de négociations, l'attribution de cette concession à Total n'était logiquement pas mentionnée dans les communiqués de la diplomatie française, qui fait en revanche état des discussions sur le "tribunal khmer rouge", la France étant le second pays contributeur des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) après le Japon. Il est vrai qu'en France, le Cambodge est systématiquement désigné, à juste titre, comme un pays profondément marqué par le génocide perpétré sous le régime de Pol Pot. Mais jamais comme un futur Etat pétrolier que lorgnent les puissances étrangères.

Par Laurent Le Gouanvic - Kat-set.info - 15 juillet 2009


14 Juillet : l'invitation du Premier ministre cambodgien, connu pour son passé de Khmer Rouge, passe mal

Hun Sen et Hor Nam Hong, son ministre des Affaires étrangères, étaient invités par l'Elysée pour le défilé de la fête nationale... Il sera passé quasiment inaperçu. Du moins auprès des médias français. Car la communauté khmère, elle, l’a bien remarqué. Et pour cause, Hun Sen, le Premier ministre cambodgien, également connu pour son passé de Khmer Rouge et régulièrement épinglé par les organisations internationales pour les violations répétées des Droits de l’homme perpétrées par son gouvernement, était présent dans la tribune présidentielle aux côtés de Nicolas Sarkozy, sur son invitation, lors du défilé militaire du 14 Juillet.

«La France entretient d’excellentes relations avec le Cambodge. Elle a co-présidé, en 1991, les Accords de Paris qui initièrent le processus de reconstruction de ce pays et a, depuis, constamment soutenu son redressement par ses actions de coopération», peut-on lire dans le communiqué de presse du ministère des Affaires étrangères pour justifier la présence du chef de gouvernement cambodgien à l’Elysée.

Indignation des associations de victimes

Plus loin, dans le même communiqué, sont également évoqués les «entretiens politiques», qui «seront l’occasion d’échanges sur le Tribunal Khmer Rouge, juridiction que la France a constamment soutenue, tant politiquement que financièrement». Cette mention ne manque pas de faire bondir la diaspora khmère de France qui abrite le plus grand nombre d’expatriés cambodgiens parmi lesquels des centaines de victimes du régime de terreur de Pol Pot.

«En tant que présidente de l’Association des victimes du génocide des Khmers rouges, je trouve la visite de Hun Sen navrante, j’ai d’ailleurs fait part de notre indignation au président Nicolas Sarkozy dans une lettre écrite au nom de toutes les victimes, témoigne Ung Boun-Hor. Nous ne pouvons rien faire contre cela, il a été invité par le gouvernement français. En revanche, ce qui nous fait le plus de mal est que la France accueille également Monsieur Hor Nam Hong, le ministre des Affaires étrangères. Car si Hun Sen a été un khmer rouge, il n’a pas fait partie de l’Angkar, contrairement à son ministre, qui fut lui le responsable d’un centre de concentration et de tortures. Cet homme devrait figurer sur la liste des accusés au procès des Khmers Rouges. Or aujourd’hui, il serre la main du président français. Nous sommes profondément choqués».

Une lettre à Nicolas Sarkozy

De nombreuses associations ont relayé les mêmes sentiments de tristesse et d’indignation. À l’instar de «Khmer M’Chas Srok», le Mouvement de défense des droits du peuple khmer, qui souligne dans une lettre ouverte à Nicolas Sarkozy «le désarroi du peuple khmer» émanant «du sentiment poignant d’être orphelin, sans bonne gouvernance, sans protection sociale, privé de toute dignité…» ou bien encore le Comité des frontières du Cambodge, qui espère, comme il le fait savoir dans un communiqué signé de son vice-président, Dy Kareth, que «les questions des Droits de l’homme et de l’état de droit au Cambodge» pourront être abordées «dans l’esprit et avec l’apport d’une contribution positive de la France…»

L’espoir de redevenir une grande nation malgré tout

Malgré son émoi et bien souvent sa peine, la communauté khmère retient également le fait que, par la présence de son Premier ministre lors d’une célébration officielle, le Cambodge retrouve une place sur la carte du monde. «Il y a au moins ça de positif, estime Ung Boun-Hor. On parle du Cambodge et le royaume recommence à avoir une représentation internationale.» Malay Phcar, fondateur du site Internet Cambodge-vision, qui a perdu trois frères et sœurs ainsi que ses deux parents sous le régime de Pol Pot trouve quant à lui qu’il est «choquant d’accueillir Hun Sen… Toutefois, il est important de préserver la forte amitié franco-khmère.»

Ainsi, si Hun Sen, l’homme fort du royaume, parvient à redorer son blason auprès de la communauté internationale, celle exilée de son pays regarde sa venue avec un regard amer, mais non dépourvu d’espoir.

Par Corinne Callebaut - 20minutes.fr - 15 juillet 2009