Beaucoup plus tard, en bordure de cette place, a été élevé le mausolée à l'intérieur duquel repose sa dépouille, devant laquelle défilent chaque jour des milliers de Vietnamiens. Au lendemain de la victoire communiste de 1975, son nom a été donné à Saïgon, la grande mégapole méridionale, et, plus récemment, à une route qui relie le nord du pays au golfe de Siam, longeant les frontières laotienne et cambodgienne.

Dans les villes, dans les musées, dans les pagodes figurent des bustes ou des clichés de Hô Chi Minh, - "celui qui éclaire" -, dernier nom de guerre de Nguyên Sinh Cung, né en mai 1890 au Nghê An et mort à Hanoï en septembre 1969. L'"oncle Hô" est souvent représenté ou photographié en compagnie d'enfants, ses "neveux et nièces", en signe de respect, de familiarité et de gratitude. Il est censé incarner le sacrifice total. Certains en font une divinité, à l'image d'empereurs qui, autrefois, repoussèrent les envahisseurs venus du Nord.

La raison d'Etat aidant, dans la société sans doute la plus confucianiste d'Asie, Hô Chi Minh fait figure de symbole, d'icône. Pourtant, même si les autorités se réfèrent constamment au fondateur du régime comme source de légitimité, il est difficile de parler de culte de la personnalité. Pour de nombreuses raisons : l'individualisme des Vietnamiens, leur pragmatisme, une aptitude à se projeter dans le futur.

Hô Chi Minh demeure une figure incontournable de l'histoire du Vietnam. Au fil des décennies, l'image du nationaliste s'est aiguisée au point d'estomper le profil du communiste. Son visage creux, agrémenté d'une barbichette dans la tradition des fins lettrés, est celui du poète, du sage. C'est autour de cette image que ses héritiers ont voulu créer une unanimité.

Son parcours, dont plusieurs pages restent à écrire, a pourtant été un long combat. Celui du militant à l'époque du Congrès de Tours (scission de la SFIO, en 1920, et naissance du futur Parti communiste français, que choisit Hô Chi Minh), de l'apprenti en Union soviétique, du fondateur de l'éphémère Parti communiste indochinois, de l'agent du Komintern. Puis celui du fugitif qui parcourt la péninsule indochinoise et la Chine avant de s'ancrer, au début de la deuxième guerre mondiale, dans un double combat pour l'indépendance de son pays et la transformation de la société vietnamienne. Un parcours émaillé de déconvenues, de repositionnements jusqu'à la formation en 1941 du Viêt-minh, mouvement contrôlé par les communistes, et qui écarte ses principaux concurrents lors de l'insurrection d'août 1945, au lendemain de la défaite japonaise.

Division temporaire

Hô Chi Minh en est à la fois l'inspirateur et la figure de proue. Il ne détient pas tous les atouts comme en témoignent déjà, en 1946, les limites de sa marge de manoeuvre dans les négociations avec les Français à Fontainebleau. Si l'échec de cette conférence est avant tout lié au refus français d'accorder l'indépendance au Vietnam, Hô Chi Minh ne parvient pas, de son côté, à imposer des mesures qui lui permettraient de temporiser, d'éviter la guerre ouverte. La France s'accroche à ses colonies, c'est la guerre. Le Viêt-minh devra attendre, avec l'accession de Mao au pouvoir en 1949, l'aide chinoise pour retourner la situation.

Confier à Vô Nguyên Giap la formation de l'Armée populaire de libération en 1944 est un coup de génie. Mais la victoire de Diên Biên Phu en 1954 s'est traduite, lors des accords de Genève, par une division temporaire du Vietnam. Dans le Sud, les Américains prennent le relais des Français en y installant un régime anticommuniste. Dans le Nord, Hô Chi Minh se retrouve aux prises avec une grave crise provoquée par des purges au sein de l'appareil communiste et une réforme agraire très impopulaire. Il est contraint d'en excuser certains excès.

Son influence se réduit. S'impose alors le tandem formé par Lê Duan, secrétaire général du parti de 1955 à sa mort en 1986, et Lê Duc Tho, le négociateur de l'accord de paix passé avec Henry Kissinger en janvier 1973. Dans les années 1960, alors que sa santé décline, Hô Chi Minh se retrouve en retrait, de plus en plus isolé. La guerre redouble d'intensité. Elle fera trois millions de victimes entre 1965 et 1975. Hô Chi Minh est hors-jeu lorsque le politburo déclenche en janvier 1968 l'offensive du Têt, échec militaire qui retournera l'opinion américaine contre la guerre.

Quand Hô Chi Minh meurt, et alors que le politburo en pleurs se réunit autour de sa dépouille, l'étranger ignore encore que le vieux révolutionnaire a perdu, depuis quelques années, toute influence. Giap demeure un capitaine indispensable jusqu'à la victoire de 1975. La capitale du Sud, Saïgon, est prise le 30 avril. Mais le pouvoir est passé entre les mains de l'aile la plus conservatrice du mouvement communiste. Hô Chi Minh, lui, a déjà rejoint le panthéon national.

Par Jean-Claude Pomonti - Le Monde - 31 juillet 2009