Une fourgonnette remplie de jeunes épouses potentielles s'arrête devant un restaurant d'Hô Chi Minh-Ville pour faire descendre ses passagères. L'employé de bureau singapourien que j'accompagne se tourne vers moi et me dit : "Je veux une femme qui ressemble à Gong Li ou à Zhang Ziyi" - deux superbes actrices chinoises.

Le cinquantenaire, qui avoue n'avoir jamais eu de femme dans sa vie, a sélectionné deux candidates assez jeunes pour être ses propres filles. Il m'a ensuite demandé mon avis : laquelle des deux devrait-il choisir ? Sidérée par sa question, j'ai tout de même réussi à souffler : "Choisissez la plus vieille, la différence sera moins flagrante." En tout et pour tout, il a mis environ quatre heures à se décider pour cette fille de fermier de 26 ans.

Ils sont aussi étrangers l'un à l'autre qu'on puisse l'être. Ils ne viennent pas du même pays, proviennent de milieux culturel et social complètement différents et ne parlent même pas la même langue.

Et qu'en est-il de l'amour ? S'ils y ont pensé, ce n'est qu'après coup : l'un voulait ramener une épouse à la maison pour s'occuper de ses parents vieillissants, l'autre souhaitait faire sa vie ailleurs qu'au Vietnam.

Depuis que les agences matrimoniales ont commencé à organiser ces séjours éclairs au Vietnam - cinq jours et quatre nuits, mariage inclus - il y a une dizaine d'années, un nombre croissant de Singapouriens partagent leur vie avec des femmes vietnamiennes. On ignore le nombre exact de ces unions. On sait toutefois que de plus en plus de Singapourien-ne-s choisissent de s'unir avec des étrangers.

L'an dernier, à Singapour, près de quatre mariages sur dix étaient conclus entre un-e Singapourien-ne et un étranger, contre environ trois sur dix en 1998. Dans plus de 75 % des cas, le marié était Singapourien et la mariée, étrangère.

Le ministère du Développement communautaire, de la Jeunesse et des Sports (MCYS) a commencé, il y a deux ans, à publier des brochures répertoriant les organismes d'aide aux mariées étrangères. Elles sont publiées en anglais, en chinois, en vietnamien et en indonésien. Un porte-parole du ministère a indiqué qu'elles avaient pour objectif "d'informer les mariées non singapouriennes sur le processus matrimonial et les organismes vers lesquels elles peuvent se tourner pour faciliter leur installation à Singapour".

Mais peut-être devrait-on faire plus pour ces femmes que leur remettre une liste de numéros de téléphone. En discutant avec des travailleurs sociaux, on se rend compte de ce que "s'installer" signifie pour certaines d'entre elles.

Les organismes d'aide affirment que les femmes étrangères sont de plus en plus nombreuses à faire appel à leurs services pour échapper à un mari violent ou qui ne remplit pas ses obligations. D'autres ont tout simplement été abandonnées par leur époux.

L'avocat Cheng Kim Kuan, qui offre aux mariées étrangères une aide juridique gratuite, raconte avoir rencontré l'une de ces femmes qui avait été renvoyée à Hainan île au sud de la Chine, enceinte, par son époux. Celui-ci avait affirmé ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa femme et de son enfant à naître. Ils étaient mariés depuis moins d'un an.

Au vu des bases instables sur lesquelles sont bâties ces relations conclues à la va-vite, des histoires comme celles-là ne devraient pas nous surprendre.

Contrairement aux femmes singapouriennes, qui peuvent bénéficier du soutien de leur famille ou d'autres structures d'aide, les étrangères mariées à des hommes violents doivent souffrir en silence.

Nombre d'entre elles sont en possession d'une carte de séjour temporaire qui doit être renouvelée régulièrement par leur garant, généralement leur mari. Si celui-ci ne renouvelle pas leur carte de séjour, elles risquent d'être expulsées et séparées de leurs enfants.

D'autres restent, quoi qu'il arrive, parce qu'elles sont financièrement dépendantes de leur mari. Et la vie n'est généralement pas rose pour elles, racontent des travailleurs sociaux. Certaines sont enfermées chez elle et traitées comme des bonnes ou des esclaves sexuelles, racontent les bénévoles. "Certains hommes ont l'impression que comme ils ont ‘acheté' leur épouse, ils ont le droit de faire ce qu'ils veulent", explique Susie Wong, directrice de Star Shelter, un organisme qui accueille les femmes victimes de mauvais traitements.

Par Theresa Tan - The Straits Times - publié dans Courrier international - 5 octobre 2009