"Parfois, on entend les « boum » très tôt le matin, " soupire le contremaître. Juste derrière la palissade du chantier du futur lycée français de Saigon, un champ sert de terrain d’exécution aux autorités vietnamiennes. Les poteaux et la corde auxquels sont attachés les condamnés à mort sont couchés sur le sol. Des fruits ont été déposés en guise d’offrandes. Quelques mètres plus loin, une vingtaine de tombes. Celles des fusillés. Selon le contremaître, une dizaine d’exécutions ont eu lieu entre octobre 2008, date du début du chantier, et avril dernier. En septembre 2010, 650 élèves de la maternelle à la terminale sont censés faire leur rentrée dans le nouvel établissement, situé dans la banlieue de la capitale économique vietnamienne. Si les choses restent en l’état, les écoliers installés au premier étage auront une vue imprenable sur la zone d’exécution.

La liste des maux de la future Ecole Colette ne s’arrête pas là. Juste derrière les tombes, on aperçoit les monticules d’une décharge sauvage de vingt hectares. Si aucune odeur nauséabonde n’était perceptible le jour de notre visite, l’air peut devenir irrespirable lorsque le vent souffle en direction de l’école. « Certains visiteurs se sont déjà trouvés mal », assure Eric Simoneau, président de l’association de parents Les Enfants d’Abord (LEA).

Du côté du bâtiment des primaires, qui jouxte un centre de loisirs, le cadre serait presque bucolique s’il n’était pas gâché par une antenne de téléphonie mobile, installée juste au dessus des futures salles de classe. D’autres éléments, moins visibles immédiatement, achèvent de noircir le tableau. « Une centaine de briqueteries qui rejettent de la fumée noire se trouvent dans le périmètre de l’école. Il faut appliquer le principe de précaution », insiste Eric Simoneau.

Des analyses effectuées par un bureau d’études français, Burgeap, ont écarté l’hypothèse d’une concentration élevée de toluène, un produit chimique toxique, dans le sol. Des parents d’élèves s’inquiètent toutefois de certaines incohérences dans les différentes analyses de l’air et du sol réalisées.

Enfin, le Quartier 9 où se trouve le chantier est situé à trente kilomètres du centre-ville. Pour s’y rendre, il faut compter de 45 minutes à deux heures de trajet (une heure le jour de notre visite) sur la route numéro un. Une autoroute très fréquentée par les camions, parfois qualifiée de route la plus dangereuse du Viêt-nam.

"L'AEFE et le consul étaient au courant mais ils n'ont rien dit" Nicolas Luong, membre du bureau de l'APE

Budget limité et forte pression immobilière

Alors que la nécessité d’une nouvelle école fait consensus (voir encadré ci-dessous), la découverte progressive des tares du terrain choisi a poussé les parents d’élèves à se mobiliser. « En mars 2009, des visites de parents ont été organisées. Ils ont tous dit qu’il était hors de question de mettre leurs enfants dans cet établissement dans l’état actuel des choses », raconte Nicolas Luong, membre du bureau de l'Association des Parents d'élèves (APE) en charge du dossier environnement.

Une pétition demandant le règlement des problèmes aux autorités françaises a recueilli quelque huit cents signatures. Dans le collimateur, l’Agence pour l’enseignement du français à l’étranger (AEFE). Sous la tutelle du Quai d’Orsay, c’est elle qui a choisi le terrain en 2006, après plusieurs années de prospection avec l’aide du consulat et de l’ambassade.

Le budget était limité et la pression immobilière très forte au Viêt-nam à l’époque. « Le temps que l’administration réagisse, certains terrains n’étaient plus disponibles. Il fallait aussi être sûr de pouvoir bénéficier du statut d’école consulaire sur le terrain. Sinon, la fiscalité et le coût pour les parents auraient été plus élevés », soutient Marc Villard, élu de l’Assemblée des Français de l’Etranger et à l’époque président de la section Viêt-nam des Conseillers du commerce extérieur de la France, qui travaillait avec l’AEFE sur ce dossier.

Une « erreur de casting »

En 2006, les autorités vietnamiennes proposent le terrain du Quartier 9 à l’AEFE. Lors de la visite organisée, « les nuisances ne nous ont pas sauté aux yeux », se souvient Marc Villard. La décharge n’existait pas encore et les fumées des briqueteries étaient apparemment imperceptibles. Quant au champ où ont lieu les exécutions, sa fonction n’est pas flagrante pour l’œil non averti. Il existait pourtant déjà à l’époque, comme en témoignent les dates inscrites sur les tombes des condamnés. Selon Nicolas Luong, « l’AEFE et le consul étaient au courant mais ils n’ont rien dit».

A l’époque, la principale critique concerne donc l’éloignement du site. L’AEFE justifie son choix par les projets d’aménagement de la zone. « Le Comité populaire a confirmé le développement d'une zone résidentielle et commerciale de 100 hectares à proximité immédiate de notre terrain », souligne par email le service de communication de l’agence. L’une des lignes du futur métro de Saigon devrait également aboutir à proximité de l’école, déjà bordée par un golf. Mais beaucoup de parents d’élèves n’en démordent pas. Pour Eric Simoneau, ce terrain est une « erreur de casting, imposé sans concertation locale. »

L'année scolaire s'annonce agitée à Saigon

« Il y a eu des réunions d’information à tous les stades », répond le consul général de France à Saigon, Gérard Boivineau. Autre critique adressée aux autorités françaises : l’absence de garanties concernant le règlement des problèmes environnementaux dans le contrat de location signé par l’AEFE. L’agence affirme qu’« il était question que les autorités vietnamiennes déplacent le terrain d’exécution et ferment progressivement les briqueteries. » Pourtant, « aucune garantie n’a été obtenue par écrit, » selon le consul. La décharge sauvage et l’antenne ont été installées après la signature du contrat.

Lorsque le chantier démarre en octobre 2008, aucun problème n’est donc réglé. Les associations de parents d’élèves multiplient les courriers en direction des représentations diplomatiques, de l’AEFE et du Quai d’Orsay. « Beaucoup de questions, mais pas de réponses. La directrice de l’AEFE affirme qu’il y a une communication permanente, mais il s’agit plutôt d’un monologue grinçant », regrette Nicolas Luong. De nombreux parents menacent de ne pas inscrire leurs enfants dans la nouvelle école. Les médias (RFI et le site Rue89) commencent à s’intéresser à l’affaire. Des démarches ont finalement été entreprises par le consulat, l’ambassade et l’AEFE auprès des autorités locales, du Comité populaire de Ho Chi Minh Ville et du ministère de l’Education nationale à Hanoi.

La première avancée concrète date de juillet dernier. Dans une « note verbale » adressée au Consulat, les autorités vietnamiennes se sont engagées par écrit pour la première fois. « Le Comité populaire de Ho Chi Minh Ville nous a donné par écrit l'assurance que des mesures seraient prises dans des délais rapides pour remédier à trois des quatre problèmes soulevés, » confirme Gérard Boivineau.

Les Vietnamiens promettent de fermer les briqueteries, la décharge, et de déplacer l’antenne. Un signe positif, même si certains s’inquiètent de sa mise en œuvre. « Est-il possible de fermer une centaine de briqueteries en moins de deux ans alors que des milliers de personnes en vivent ? Le gouvernement vietnamien paiera-t-il pour la dépollution du site de la décharge ? », s’interroge Nicolas Luong. En outre, la note verbale ne fixe aucune date pour le respect de ces engagements. Même si « ici, quand on décide, on fait. Le Comité populaire ne fait pas de notes verbales à la légère », remarque le proviseur, Marc Saint-Jalmes.

Répercussions sur l’attractivité de l’école

Le problème du terrain d’exécution reste néanmoins entier. L’annonce d’un amendement de la loi sur la peine de mort en juin dernier a fait espérer le remplacement du peloton d’exécution par l’injection léthale. Le terrain n’aurait donc plus eu de raison d’être. En fait, le gouvernement a seulement assoupli le régime de la peine de mort. « Certains crimes comme la corruption, ne seront plus passibles de la peine capitale, mais l’introduction de l’injection léthale ne se trouve absolument pas dans l’amendement », précise Nasir PKM Abdul, avocat à la Cour basé à Ho Chi Minh Ville.

Le consul souligne lui que « la ville a demandé elle aussi la fermeture du terrain d’exécution », dans le cadre de sa politique de développement urbain.

Etant donné l’ampleur prise par l’affaire, l’AEFE s’est toutefois engagée à ne pas ouvrir l’école si tous les problèmes n’étaient pas réglés avant la rentrée prochaine. « Si ce n'est pas le cas, l'établissement restera installé dans les locaux actuels », nous précise l’agence. La nouvelle école pourrait alors être mise en sommeil le temps que l’environnement s’améliore. Le proviseur refuse néanmoins d’envisager une nouvelle rentrée sur les sites actuels : « On explose ». Selon lui, la solution passera par la location d’autres locaux.

Toute cette tourmente aura-t-elle des répercussions sur l’attractivité de l’école ? La question revient souvent à Ho Chi Minh Ville, même si les effectifs sont en légère augmentation cette année. Quinze pour cent des élèves de l’école Colette sont étrangers. « Ils peuvent aller dans les autres écoles internationales, dans le centre. Comment arrivera-t-on à maintenir l’équilibre économique s’il y a une désaffection ? », interroge Eric Simoneau en s’inquiétant d’une inflation des frais de scolarité.

L’AEFE assure que les augmentations ne dépasseront pas 5% dans les prochaines années. L’année scolaire s’annonce donc agitée à Saigon. De l’avis général, tous les problèmes devront être réglés avant juin prochain. Faute de quoi, le beau lycée du Quartier 9 restera une coquille vide à la rentrée 2010.

Par Emmanuelle Michel - Gavroche Thaïlande - 8 octobre 2009


Une nouvelle école indispensable

Depuis plusieurs années, la nécessité de trouver un nouvel emplacement pour l'Ecole française Colette fait l'unanimité à Ho Chi Minh Ville. A l'heure actuelle, les 650 élèves sont répartis sur trois sites à travers la ville. Les problèmes d'organisation, à la fois pour l'administration et pour les familles, sont flagrants. Les trois sites actuels sont eux-mêmes au bord de "l'explosion", selon le proviseur Marc Saint-Jalmes.

Abstraction faite des problèmes environnementaux, l'établissement qui est en train de sortir de terre semble recueillir les suffrages des parents d'élèves. "La construction est parfaite et lr projet présente beaucoup d'avantages pour les élèves", souligne Eric Simoneau de l'association les Enfants d'Abord..

Sur une surface totale de 2,5 hectares, la future école pourra accueillir 900 élèves de la maternelle au secondaire. L'établissement disposera d'infrastructures qui font défaut aux trois autres sites du centre-ville : piscine, gymnase, terrain de sport et cantine. Une commission travaille à un système de ramassage scolaire.

Le gros des travaux devrait être terminé au premier trimestre 2010. Le coût total du projet s'élève à 8 million d'euros, en comptant la location du terrain au Comité populaire de Ho Chi Minh Ville.

Par Emmanuelle Michel - Gavroche Thaïlande - 8 octobre 2009