Quand les Annamites apprenaient le français
Par Vietnam aujourd'hui le dimanche 13 décembre 2009, 14:34 - Infos en français - Lien permanent
Au 8e siècle, les empereurs chinois avaient donné à leur colonie vietnamienne le nom "d'Annam" (le Sud Pacifié). Plus de 1.000 ans après, l'administration coloniale française a repris ce terme connotant l'emprise impérialiste.
Une fois la conquête militaire du Vietnam terminée, les Français ont créé un système éducatif dit "franco-indigène" destiné à former des cadres et des employés à leur service et à neutraliser l'influence coriace de la culture chinoise. En 1904, le gouverneur général Paul Beau a établi à cet effet le Service de l'enseignement. La Cour de Huê devait en 1919 abolir les concours mandarinaux basés sur les idéogrammes chinois et la doctrine de Master Confucius.
Le quôc ngu, écriture vietnamienne romanisée et le français n'ont pas tardé à éclipser les caractères chinois. Le français véhiculait les connaissances, partiellement pendant les 3 premières années, puis totalement au cours des 2 années suivantes du cycle primaire.
Les anciens lettrés se plaignaient en vers :
À quoi peuvent-ils encore servir, les caractères chinois Messieurs les Docteurs et licenciés bayent aux corneilles, sur leur lit recroquevillés.
Il y en avait qui s'amusaient à composer des poèmes selon la métrique des Tang, mélangeant vocables vietnamiens, chinois et français.
Mon grand père, bachelier au concours triennal, ignorait le quôc ngu et le français. Mon père, abandonnant l'enseignement traditionnel, décrocha le certificat d'études primaires franco-indigènes et travaille comme caissier de la Compagnie d'électricité de Hanoi. À 5 ou 6 ans, j'ai suivi un cours privé de caractères chinois, Rue des Éventails à Hanoi, dont le vieux maître à barbiche terrorisait ses bambins avec son mince fouet en rotin. Quelque temps après, j'ai été réorienté vers le quôc ngu et le français.
Jadis, on avait appris les caractères chinois avec un manuel en vers 6-8. La même méthode a été adoptée pour l'étude pratique du français : on donnait pour chaque mot la prononciation vietnamisée puis l'orthographe française et le sens. Par exemple, les 2 premiers vers :
Pe-rô (père) tieáng goïi laø cha, me-rô (mère) laø meï, oâng baø (aïeux) (Pe-rô "père" signifie père, Me-rô "mère" veut dire mère, et e-ô (aïeux) "grands parents").
En 1916, le contingent d'ONS (Ouvriers non spécialisés) vietnamiens envoyés en France pour travailler dans les usines militaires a reçu 29.000 exemplaires de ce manuel mnémotechnique.
Vers les années 20-30 du siècle dernier, le français faisait déjà fureur. Les boutiques du vieux quartier de Hanoi affichaient des enseignes en français. Entre amis, petits et grands fonctionnaires se tutoyaient en français et saupoudraient leur conversation de mots français pour faire moderne.
Les petits gens cherchaient à ramasser un peu de pidgin français annamite pour servir comme domestiques dans des familles françaises, ce qui causait pas mal de quiproquos ahurissants et de scènes comiques à faire pleurer. Ainsi, un "boy" annamite accompagnait une femme de mandarin français en voyage. La chaleur caniculaire régnait. La voiture s'arrêta en route, à l'ombre d'un gros banian pour prendre du frais. La dame suait à grosses gouttes. Le boy, plein de prévenance, sortit son éventail de papier pour l'éventer. Il s'est permis un mot de galanterie : "Ma-dame, ma-dame, vous...en chaleur", mot accueilli par une gifle sonore.
Une minorité d'intellectuels francisés à outrance méprisaient la langue nationale. Dans sa comédie moliéresque Ông Tây An Nam (Le Français annamite, -1931), Nam Xuong fustige un retour-de-France récusant ses origines et ne parlant à son père qu'avec l'aide d'un interprète. Ce prototype existait dans la vie réelle. Quand je fréquentais le lycée du Protectorat, notre prof de math. VT.Sáu, ne prononçait aucun mot vietnamien avec nous. Devenu inspecteur primaire il faisait ses tournées toujours accompagné d'un interprète pour parler avec ses subordonnés.
Plus complexe était le cas de Pham Duy Khiêm, khâgne de la même promotion que Pompidou et Senghor. Intellectuel type "tour d'ivoire", il a dépeint avec un langage sobre et châtié l'âme profonde du Vietnam traditionnel dans Légendes des terres sereines (1941). Par contre, en tant que grammairien et peut-être sous l'influence de la thèse dépassée de Lévy-Bruhl sur la mentalité primitive, il considérait que le vietnamien est encore à l'étape sauvage, parce que prélogique. Khiêm était aussi connu comme "examinateur-massacreur" au bac, parce qu'il donnait de très mauvaises notes à la composition française, épreuve éliminatoire.
Sans dédaigner leur langue maternelle, certains écrivains parfois se sentaient à l'aise en français. De là s'est crée une littérature vietnamienne d'expression française illustrée par des noms tels que Pham Van Ký, Lê Thành Khôi, Pierre Dô Dình, Nguyên Manh Tuong, Nguyên Van Huyên, Cung Quí Nguyên, Pham Duy Khiêm... Par ses tendances et son contenu, cette littéraire ne saurait être assimilée à la littérature française coloniale.
Elle est presque éteinte au Vietnam depuis la guerre franco-vietnamienne (1946-54) mais se porte assez bien aux bords de la Seine.
Nguyên An Ninh et Nguyên Ái Quôc, le futur Hô Chi Minh polémiquaient en français.
Pendant la guerre de résistances contre les Français, l'élite intellectuelle s'en servit toujours. En 1947, coincé dans Hanoi occupée, l'ingénieur des ponts et chaussées Dang Phúc Thông, vice-ministre des Transports et Communications, envoya au maquis un rapport politique secret en français. À la cérémonie inaugurale de la Faculté de médecine dans la jungle, le prince professer Hô Dac Di harangua ses étudiants en français, leur disant :
"Au cadran de l'histoire, l'heure de la délivrance a sonné. Elle bat le rassemblement de toutes les énergies pour accomplir cet effort suprême et décisif qui doit nous ramener la liberté et l'indépendance".
"En se souvenant de Hanoi", l'éminent chirurgien Tôn Thât Tùng a composé ces vers de mélancolie d'espérance.
Tu ne reverras plus le temps des accordailles, Les amants enlacés sous les pruniers en fleurs Les pruniers ne sont plus. Une aube de terreur Se lève à l'horizon où gronde la mitraille.
Nous avons remisé dans leurs plus beaux cartons Nos rêves quotidiens et nos joies coutumières, Nous qui n'avons connu ni su ce qu'est la guerre, Nous avons tout quitté en nous disant : Partons !
Frère, est-ce toi, héros pur de la délivrance Qui passes en chantant, les pieds nus sans souliers ? L'azur de notre ciel couleur de liberté Chante avec la chanson l'honneur et l'espérance.
La brousse ensoleillée après les soirs glacés Lui parle chaque fois du Vietnam qui veut vivre Il chante sa chanson et son âme s'enivre Aux mots ensorceleurs : Patrie et Liberté.
Ô bonheur de bâtir sur une aube nouvelle Le pays retrouvé à l'heure du destin ! Et voici notre offrande au Vietnam de demain Et voici notre sang pour une aube éternelle.
Alors nous reverrons ce tranquille bonheur De vivre pauvrement dans nos calmes chaumières. Le riz reverdira sur nos vertes rizières, Les amants s'en iront sous les pruniers en fleurs.
(Tôn Thât Tùng, 24-3-1948)
Depuis le retour de la paix, les Annamites devenus Vietnamiens apprennent le Français sous le signe de l'amitié, de la communion culturelle et de la coopération économique dans le cadre de la Francophonie internationale.
Par Huu Ngoc - Le courrier du Vietnam - 13 décembre 2009
