«Oui, je suis quarteronne et pur produit de la colonisation ! Je suis née à Hanoi, fille d’un Français et d’une "métisse d’Indochine", elle-même née des amours légitimes d’un inspecteur des eaux et forêts vendéen et d’une Tonkinoise.» Dominique Décant-Paoli est très en colère. Elle ne digère pas les conditions posées par le ministère de l’Intérieur au renouvellement de sa carte d’identité. Cette élégante sexagénaire, pédopsychiatre et haptopsychothérapeute, résidant dans un pavillon du très chic quartier de la Mouzaïa, dans le XIXe arrondissement de Paris, se sent renvoyée à un statut de «Française pas comme les autres».«Pour la cinquième fois de ma vie, je dois faire renouveler ma carte d’identité nationale, raconte-t-elle dans une lettre ouverte publiée par le journal en ligne Mediapart. Je me rends donc au commissariat, je fais la queue, mon tour arrive enfin et là, je tombe littéralement des nues. Je me retrouve littéralement plongée dans la faille ouverte et béante de l’histoire de France, je découvre que depuis les nouvelles dispositions de janvier 2009 du ministère de l’Intérieur, n’étant pas née sur le sol français, il me faut prouver ma nationalité sur quatre générations.»

Longtemps, l’administration a été bonne fille, il suffisait de produire ses papiers périmés pour en obtenir de nouveaux. Désormais, chaque Français doit prouver qu’il l’est. Comment ? En remontant jusqu’à l’origine de sa nationalité. Toute personne née à l’étranger ou de parents nés à l’étranger, quel que soit le pays concerné, doit s’y plier.

Mais cette exigence, ressentie comme une manifestation de défiance de l’Etat français envers ces «Français pas comme les autres», suscite chez Dominique Décant-Paoli, comme chez beaucoup de descendants d’anciens colonisés, un brutal retour du refoulé. «En l’espace d’une matinée, la violence et la souffrance ont resurgi dans ma mémoire, avec elles le souvenir d’un certain lexique colonial aux effluves nauséabondes : "le niac", "le bougnoule" ou "le raton"… J’ai revécu la misère ordinaire du sous-homme, de l’opprimé, de toutes celles et ceux qui doivent prouver qu’ils sont "dignes d’être français" et se doivent de toujours en faire plus pour le "mériter".»

L’entretien avec Dominique Décant-Paoli se déroule dans son cabinet médical situé au deuxième étage de sa maison de briques rouges. A droite de la porte, l’incontournable divan recouvert de velours vert. Sur deux murs, des étagères remplies de livres pour enfants. Posées sur les rayons, des figurines maladroites en terre que l’on imagine réalisées par les petits patients. Et partout des jouets.

De son quart vietnamien, Dominique Décant-Paoli ne porte guère la trace à part peut-être des cheveux très noirs coiffés en chignon. «Il paraît que j’ai les pommettes hautes et le nez épaté.» Rien de très typique puisque, selon elle, on lui prête parfois des origines russes ou… bretonnes. Le Vietnam, elle l’a quitté à l’âge de 5 ans «quand nous avons été chassés par le Viêt-minh». Elle n’y est retournée qu’en 2006. Là, double choc. «Je me suis dit : "Qu’est-ce que je leur ressemble ! J’ai la même gestuelle, je suis gracile comme elles, et hyperactive.» Autre choc : «J’ai compris la langue. Je ne parle pas un mot de vietnamien, ma mère ne nous l’a jamais appris, mais je l’ai entendue le parler avec ses amies, et cette langue s’est imprimée en moi à travers ma nounou.»

Après le Vietnam, les Paoli (Décant est le nom de son mari) s’installent en Guinée. Dominique et sa sœur y grandissent dans une maison située à 300 mètres de la plage. «Je sens encore l’odeur de la mer, des manguiers, des bananiers.»La famille est à l’aise, le père est chef du service des approvisionnements des mines de fer de Conakry, la mère dentiste à l’hôpital. «J’étais une petite Française comme les autres. Du côté des colons. On vivait en vase clos mais je ne m’en rendais pas compte.» A leurs filles, les parents Paoli donnent une éducation plutôt libérale. D’un côté, «on était très tenues, très polies». De l’autre, «j’ai été élevée à la garçonne, comme une sauvageonne, avec une grande liberté de corps». Sur la plage, l’adolescente se promène torse nu. Ce sont les rires de jeunes Africaines qui lui indiquent que sa poitrine est en train de pousser.

En 1958, la Guinée proclame son indépendance. Les liens avec la France sont rompus. Les Paoli quittent le pays. Dominique a 15 ans. L’atterrissage au lycée Marie-Curie de Sceaux (Hauts-de-Seine) est rude. «Là, je me suis sentie une vraie sauvageonne.» Mais la jeune femme passe brillamment son bac, enchaîne sur médecine, se marie une première fois avec un confrère dont elle a un enfant, puis avec un autre confrère dont elle a deux enfants. «J’ai vécu une cinquantaine d’années sur cette terre de France, rappelle-t-elle dans sa lettre. J’y ai étudié, aimé, souffert et travaillé sans relâche à soigner la souffrance psychique de mes concitoyens, je m’y suis mariée, j’ai eu trois enfants, j’ai payé mes impôts et voté. Aujourd’hui, la France me dit : "Tu veux qu’on te reconnaisse française ? Soit. Mais, il te faudra le prouver à chaque fois !"»

Lorsqu’à l’âge de 21 ans, «dans la France postcoloniale et gaullienne», Dominique Paoli, alors tout juste majeure, avait fait sa première demande de carte d’identité, elle avait déjà dû démontrer qu’elle était bien française. «J’ai effectué des recherches et prouvé que mon arrière-grand-père paternel était corse, donc français.» A l’époque, elle dit n’avoir ressenti qu’un «petit désagrément», insuffisant pour lever la «puissance du refoulement familial parfaitement construit pour les protéger», elle et sa sœur, de la blessure coloniale et du racisme engendré, au sein même de sa famille, par les mariages mixtes. Quarante ans plus tard, dans la France sarkozyste, Dominique Décant-Paoli a dû reprendre toutes les démarches à zéro, au cas où elle aurait «choisi la nationalité vietnamienne».«A chaque fois, on recommence tout», lui a déclaré une employée du tout nouveau «pôle de la nationalité française» inauguré le 11 juin 2009.

Dominique Décant-Paoli est psychiatre, l’entretien s’en ressent. Elle discourt, digresse, rebondit d’idée en idée, analysant ses réactions tout en parlant… De son entretien avec l’administration, elle est sortie avec «les larmes aux yeux».«C’est très émotionnant. Trois quarts de seconde, je me suis dit : "Et si jamais je devenais apatride ?"»Au fond, elle n’a aucun doute : «Je sais que j’aurai ma carte d’identité.»Mais ces événements l’ont fait réfléchir : «Ça m’a fait comprendre l’importance de la nationalité, l’appartenance symbolique à une histoire, à un peuple.»Elle-même a «une terre mère, le Vietnam,une terre d’adoption, l’Afrique etune mère patrie, la France».

Par Catherine Coroller - Libération - 5 janvier 2010


L'identité nationale n'est pas une affaire de foulard, par Anna Moï

Vers l'Occident compliqué, je vole avec des idées simples, mais pas simples au point d'adhésion à la tournure vestimentaire et biologique du débat sur l'identité de la France. Le textile, sous forme de drapeau ou de foulard, est présent dans les tribunes d'opinion en dépit de sa vulnérabilité. Au lendemain de la révolution vietnamienne, en 1975, des kilomètres de drapeaux de l'ancien régime furent détruits. L'hymne national, La Marche des jeunes devint La Marche vers le front. Pourtant, le Vietnam reste le Vietnam. Certains disent : "Le Vietnam est éternel." D'autres : "Les régimes politiques passent, le Vietnam demeure."

La France aussi est éternelle, avais-je pensé. Tel n'est pas l'avis des initiateurs du débat sur l'identité nationale, qui la datent de la Révolution française et lui associent ses symboles : Marianne, Marseillaise, drapeau tricolore, 14-Juillet. Mais alors, la France d'avant la Révolution n'était-elle pas française ? Voltaire était-il moins français que Lamartine ? Pourquoi réduire l'identité millénaire de la France à quelques siècles ?

Une éternité aussi courte ne pouvait naître que de la vision énucléée des promoteurs du débat. Ecourter la perspective historique, c'est prendre le risque d'assimiler des épiphénomènes à des composantes indélébiles de l'identité nationale. L'utilisation des accessoires vestimentaires n'eut jamais de caractère permanent : le corset, dont une femme décente ne pouvait se passer autrefois, est à présent synonyme d'indécente perversité. Certaines Françaises se couvrirent la tête au cours des siècles passés ; d'autres le font au présent. Dans les deux cas, au motif de modestie. Le foulard n'a jamais rendu une femme plus ou moins française. Pour ce débat, je préfère les éternités longues, et même éternelles : sur un horizon illimité, les idées s'épurent et se simplifient. En voici quelques-unes.

La biologie. Dans une perspective longue de plusieurs millénaires, l'identité d'une nation ne saurait se définir biologiquement : l'histoire du monde est une histoire de migrations. La France accueillit des migrations européennes, puis, en provenance de ses colonies, des migrations de travail et des migrations militaires qui formèrent des "lignes Maginot" humaines. Le sang versé n'a-t-il pas la même valeur que le sang biologique ?

L'universalisme. Sans les tendances universalistes de la France, ses philosophes n'auraient pas cherché à ordonner le monde ; ses moines n'auraient pas créé le Quartier latin, les bibliothèques et les collèges ; ses aventuriers ne seraient pas partis à la découverte d'autres pays ; ses ethnologues n'auraient pas répertorié les rites et cultes d'autrui. A contrario, les Chinois n'eurent pas la volonté de comprendre scientifiquement le monde, ils le soumirent à leur entendement.

La rébellion. Nulle part ailleurs qu'en France, un roi ne fut démis par une révolte populaire, à la suite d'un débat. Chez les Américains, pour qui la liberté individuelle est un sacerdoce, l'Etat, peu présent, n'est jamais remis en question. Le port de la burqa est libre aux Etats-Unis, bien que le pays soit en guerre contre des pays musulmans. La rébellion n'a pas lieu d'être, et d'ailleurs, elle peut seulement s'exercer contre un Etat fort, voire une dictature : il faut pouvoir s'arc-bouter. C'est le cas en France, pays de la contestation permanente d'un Etat honni et désiré.

Le centralisme étatique. L'un des traits les plus robustes de l'identité française est la concentration du pouvoir. Le centralisme jacobin a remplacé le centralisme monarchique : les régimes politiques passent, mais la France éternise le centralisme. La régionalisation n'affaiblit pas le centre, étançonné par une religion d'Etat : la laïcité. Les fanatiques de la sécularité ont leurs propres rigidités, leurs excommunions et leur Inquisition dominée par un président qui fait passer son jugement personnel des tenues vestimentaires féminines pour des valeurs universelles. L'asservissement de la femme est un autre débat. Mais peut-être, à la décharge du président, la question était-elle mal posée...

Par Anna Moï - Le Monde - 4 janvier 2010