"Ru" des martyrs
Par Vietnam aujourd'hui le dimanche 24 janvier 2010, 12:08 - Infos en français - Lien permanent
Sa voix porte immédiatement. Elle a un ton, une couleur, une sensualité qui passe par l'amour du détail.
Son écriture se pose en courts chapitres, au rythme des respirations enfin lâchées. Née à Saigon, "là où les débris des pétards éclatés en mille miettes coloraient le sol de rouge comme des pétales de cerisiers" , dans un Vietnam coupé en deux, Kim Thuy a fait de sa narratrice son double. Dans Ru , elle retrace son destin de boat people et se souvient dans les moindres détails de ce voyage terrible pour quitter le Vietnam, à 10 ans. L'horreur du camp de réfugiés en Malaisie, les "pieds dans la merde" (sic), précède la chaleur du pays d'accueil, le Canada, où certains êtres ressemblent à des miracles. En quittant une page, Kim Thuy emporte un mot sur la suivante, le fait rebondir, ludique façon de raconter le tragique, au bord du pathos, et puis non, elle le dépasse. Cette construction avec des mots-maillons est une chaîne de transmission entre les vivants et les morts, tous sortis d'une mémoire inventoriée dont uniquement le strict nécessaire est mis au jour.
"Après seulement trente ans, je ne nous reconnais déjà plus que par fragments, par cicatrices, par lueurs." Ce livre ressemble à cette phrase. Dans le partage des émotions, il vient soulager ces femmes qui "portaient le poids de l'histoire inaudible du Vietnam sur leur dos". Le titre, Ru , réunit sa langue natale, le vietnamien, dans laquelle le mot signifie "berceuse", et la langue française - ru comme ruisseau -, qu'elle a choisie pour ce premier roman où les souvenirs s'écoulent en petites scènes pleines de grâce, d'épouvantes et d'émerveillements tout autour de l'événement fondateur, ce voyage en bateau comme il y en a aujourd'hui tant entre Sud et Nord.
Ru , de Kim Thuy - Editions Liana Levi - 144 pages -14 euros.
Par Valérie Marin La Meslée - Le Point - 24 janvier 2010
