Nam Le, un passé trop vaste pour la plainte
Par Vietnam aujourd'hui le vendredi 29 janvier 2010, 19:06 - Infos en français - Lien permanent
Nam Le s’est enfui du Vietnam avec ses parents en 1979 avant de se réfugier en Malaisie, puis en Australie. Dans ce premier recueil de nouvelles, il défriche des chemins sur lesquels on n’a pas l’habitude de s’aventurer
Il y a l’amertume, la colère, la douleur de quitter sa terre natale, la peur d’un avenir qui a le goût de l’exil. Entassés sur un bateau – un rafiot de fortune –, des hommes et des femmes fuient le Vietnam communiste. Ceux qui restent sur le pont sont atrocement brûlés par le soleil, en proie à la faim et à la soif. Au-dessous, dans la cale souillée par les excréments et les vomissures, les malades agonisent. Pour ne pas contaminer les survivants, les morts sont aussitôt jetés à la mer. Sur ce bateau de la dernière chance, la jeune Maï scrute depuis treize jours l’horizon, un impossible ailleurs où elle espère pouvoir trouver une terre promise. Comme des milliers d’autres boat people, elle a brutalement abandonné sa famille et, en attendant d’être délivrée de ce calvaire, elle serre entre ses bras un gamin qui finira par mourir: à l’arrière de l’embarcation, des hommes dérouleront une couverture et lanceront son cadavre le plus loin possible de la coque «pour qu’il soit hors de vue lorsque les requins attaqueront». Publicité
Cette histoire terrible est la dernière du Bateau, un recueil de nouvelles signées par un inconnu, Nam Le, qui s’est enfui du Vietnam avec ses parents en 1979 avant de se réfugier en Malaisie, puis en Australie. Il a suivi des études de droit à Melbourne, a été avocat, et a fini par débarquer dans un atelier d’écriture de l’Iowa où il a fait ses gammes en échafaudant ces sept nouvelles, toutes admirables. Parce que leur auteur défriche des chemins sur lesquels on n’a pas l’habitude de s’aventurer. Et parce qu’il est capable de changer de ton, d’un récit à l’autre, afin de coller à son sujet. Quant à ses personnages, saisis à la volée aux quatre coins du monde, ils se présentent devant nous à un moment crucial de leur existence, pour s’interroger sur leur propre identité, franchir un pas décisif – et parfois fatal –, vivre un épisode familial douloureux ou affronter la mort.
Le narrateur de la première nouvelle est sans doute l’alter ego de Nam Le. Comme lui, c’est un écrivain débutant, formé dans une université de l’Iowa. Comme lui, il est né au Vietnam, où son père a assisté au massacre de My Lai – en mars 1968 – avant d’être torturé dans un camp de rééducation communiste et de se réfugier en Australie. Ce père, avec lequel il s’est enfui de sa terre natale, le narrateur va le retrouver en Amérique et leur face-à-face est un très beau moment du livre. Avec, à la clé, deux questions brûlantes: le fils devra-t-il porter à son tour le fardeau qui a écrasé son père? Devra-t-il s’identifier à cet homme blessé au plus profond de sa chair, dont «le passé est trop vaste pour la plainte, et trop périlleux pour la mémoire»?
Les autres récits du Bateau ratissent très large, et ressemblent parfois à des reportages. On passera ainsi d’un barrio sordide de Medellin – où les caïds de la pègre recrutent de jeunes tueurs – à un appartement de Téhéran – où se réunissent clandestinement des opposants au régime islamiste – et à un auditorium de New York où un peintre traque le fantôme de sa fille, qu’il n’a pas revue depuis dix-sept ans… Mais il y a aussi ce portrait subtil d’un lycéen australien complètement déboussolé à cause de la maladie de sa mère, soudée à un fauteuil roulant. Ou, encore, ce zoom sur la petite Myako, une Japonaise réfugiée dans un temple à l’heure où les bombardiers américains s’apprêtent à transformer Hiroshima en un champ de ruines, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
On est frappé par l’aisance avec laquelle le ventriloque Nam Le change de sujet, d’atmosphère ou d’époque. De ses voyages – contraints ou délibérés –, il a rapporté une manne: un sens de la télépathie, une fabuleuse compassion envers tous ces personnages qu’il met en scène quand leurs destins basculent. Une belle découverte, en attendant de lire le premier roman auquel Nam Le travaille en ce moment.
Par André Clavel - Le temps (.ch) - 23 Janvier 2010
