Les discours oscillent entre populisme et racisme (1). Pour ce parti qui reprend même, dans ses slogans, de vieilles rhétoriques khmères rouges, l’ennemi est le Viêtnam et « ses alliés » dont l’Union européenne en général, et la France en particulier, qui a avalisé ces élections en les déclarant « libres et équitables ».

À Phnom Penh des milliers de personnes descendent dans les rues et réclament l’annulation du scrutin.

Au même instant, un fait divers met le feu aux poudres dans une ville au bord de la révolte. Ici et là, des Cambodgiens meurent empoisonnés après avoir bu du vin frelaté. Des manifestants font courir le bruit que le vin n’a rien de frelaté, mais qu’il est empoisonné par les Vietnamiens. « Mort aux Youns ! » crie alors la foule. « Mort aux Barangs qui soutiennent les Youns », poursuit la même meute. Mais, si les manifestants hésitent à s’en prendre aux ressortissants français, malgré deux journalistes de Cambodge Soir molestés, les Vietnamiens qui croisent le chemin des révoltés sont immédiatement lynchés.

Ce jour-là, tout près de l’ambassade de France, une foule vient de passer à tabac deux Vietnamiens, de simples vendeurs de soupe. Un jeune garçon et sa petite soeur, tous deux mineurs, ont ainsi été victimes de la plus stupide fureur des hommes, la vindicte populaire. Les deux enfants gisent à terre comme des poupées désarticulées. Ils ont été battus, assommés à coups de pierres et de pieds par des pères de famille, des femmes, et même des enfants qui ont suivi le mouvement.

Le responsable du Samu est un jeune ambulancier français. Il arrive sur les lieux du lynchage avec son véhicule médicalisé. Le consul de France de l’époque est sur place. C’est lui qui a donné l’alerte. Il aide le responsable à déposer les corps sur la civière. La scène est surréaliste. La foule meurtrière regarde en silence ces Barangs, « amis des Youns », dont l’un est en costume cravate, porter assistance à deux moribonds.

À cet instant, un jeune homme referme violemment les portes du Samu et explique que les corps resteront à terre jusqu’au dernier souffle des mourants. L’homme est ensuite rejoint par une, puis par deux, puis par trois personnes. Bientôt, la foule tout entière entoure l’ambulance et se rapproche en silence. Téméraire, le consul empoigne alors l’appareil photo d’un journaliste présent sur place et le pointe vers le groupe, expliquant dans sa langue qu’il prendrait en photo quiconque s’opposerait aux secours. Après un court instant de flottement sensible, une jeune fille s’avance. Elle n’a pas 15 ans ; le regard plein de haine et la bouche tordue par un rictus de méchanceté. Elle s’empare d’une pierre, la montre au consul et lui fait signe de la prendre en photo. Ensuite, elle jette violement le gros caillou sur le corps inconscient du garçon couché sur la civière. Sans un mot, le diplomate rend l’appareil photo et regagne son bureau.

L’ambulancier referme les portes du Samu et démarre, laissant derrière lui une foule ivre de colère, hurlant sa victoire. Quelques semaines plus tard, le jeune humanitaire, qui avait réclamé sa mutation le jour même, montait dans l’avion du retour sans un regret ni un regard en arrière.

La scène se déroule le 23 avril 2010. Douze ans ont passé. Il est 11 h du matin dans un quartier populaire de Siem Reap. Le Cambodgien sort de sa Lexus V8 et se jette sur le chauffeur de tuk-tuk à l’arrêt. Personne n’a vu l’accident. En fait, une légère égratignure sur la portière arrière du 4x4 provoquée par un contact entre les deux véhicules lors d’un dépassement. Déjà le chauffeur du Lexus sort un pistolet automatique de sa poche et menace de mort le conducteur. Ce dernier se jette à genoux et implore le pardon de l’homme fort qui lui décoche sans attendre un coup de crosse sur le visage. Le chauffeur de tuk-tuk tombe à terre. Le sang recouvre rapidement sa chemise usée tandis que l’homme au pistolet s’acharne sur la tête du pauvre hère à coup d’acier trempé. Le blessé hurle, tente de se protéger, mais les coups pleuvent. Les spectateurs restent à bonne distance. Personne n’intervient.

Content de la raclée qu’il vient d’infliger au dangereux chauffard, l’homme fort remonte dans son carrosse et repart comme il est venu. Finalement, quelques personnes se précipitent vers la victime et lui portent assistance. La Lexus appartient à un Lok Thom bien connu de la ville. C’est un militaire puissant et craint.

« La cruauté est le remède de l’orgueil blessé », disait Nietzsche. La cruauté, au Cambodge, c’est avant tout l’assurance de savoir qu’il n’y a de justice que celle du plus fort.

Par Frédéric Amat - Cambodge Soir - 29 avril 2010

  • Youn : mot controversé qualifiant un Vietnamien parfois employé de façon péjorative.
  • Barangset : désigne les Français contrairement à Barang qui signifie étranger.
  • 1- Plusieurs articles publiés à l’époque dans la presse internationale au Cambodge attestent de la virulence des propos tenus lors de ces meetings.