Le Vietnam marxiste découvre richesse et inégalités
Par Vietnam aujourd'hui le vendredi 4 juin 2010, 20:04 - Infos en français - Lien permanent
Hanoï et Hô Chi Minh-Ville - Ils roulent en bataillons serrés, parfois jusqu'à vingt de front. Quand le trafic devient trop dense, ils circulent à contresens ou montent sur les trottoirs. Il y a dix ans, on ne voyait que des vélos à Hanoï et à Hô Chi Minh-Ville.
Aujourd'hui, ces deux agglomérations sont envahies par des millions de Honda, Toyota, et Piaggio. Le vacarme est permanent et la pollution élevée. La capitale vietnamienne et sa rivale du sud, l'ex-Saïgon, seront-elles encore vivables quand ces hordes de motos, de mobylettes et de scooters auront été remplacées par des voitures ?
Pour l'heure, l'ambiance est à l'optimisme. Le Vietnam et ses 86 millions d'habitants célèbrent les 1 000 ans de Hanoï et les 120 ans de la naissance d'Hô Chi Minh, le père de l'indépendance. Le drapeau vietnamien flotte partout, en quinconce avec des bannières rouges flanquées de la faucille et du marteau, qui rappellent que le pays est l'un des derniers à se revendiquer du marxisme.
Il y a vingt ans, le Vietnam comptait parmi les contrées les plus pauvres de la planète. Aujourd'hui, "chéri des donateurs" - avec quelque 5 milliards de dollars (4,1 milliards d'euros) annuels de dons ou de prêts des bailleurs de fonds internationaux et du Japon -, il fait partie de la catégorie des pays à revenus intermédiaires. Son ambition ? Intégrer le club des nations industrielles vers 2020.
Tirée par la consommation, les exportations et un flux significatif d'investissements directs étrangers (entre 10 et 11,5 milliards de dollars chaque année), l'économie vietnamienne a résisté à la crise internationale. En 2009, son taux de croissance a été de 5,3 % (contre 7 % à 8 %, les années précédentes), au prix toutefois d'un plan de relance - à 10 % du produit intérieur brut (PIB) - qui a creusé un peu plus encore le déficit budgétaire. En 2010, le pays devrait rester en tête du peloton des pays du Sud-Est asiatique avec 6,5 % de croissance.
Volonté acharnée de réussite
Le plus frappant, c'est la volonté acharnée de réussite de la population. "Ici, tout le monde se prend en main. Là où il n'y a pas de place, les gens se faufilent ! Quant aux officiels, ce sont des pragmatiques, pas des idéologues. L'aventure que vit le Vietnam depuis quinze ans est fascinante", dit une haute fonctionnaire internationale.
Depuis 1987, date du passage à l'économie de marché, la stratégie du pays consiste à se positionner sur la scène internationale. En 1995, il adhère à l'Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN). En 1999, il signe un accord commercial avec les Etats-Unis, ce qui va lui permettre de décoller véritablement. En 2007, il intègre l'Organisation mondiale du commerce. "Ils savent où ils vont, avec une volonté sans faille. Ce sont des négociateurs redoutables. On sort de ces discussions en loques ! sourit Jean-Michel Caldagues, conseiller du commerce extérieur de la France au Vietnam. Le maître mot, dans toute négociation, c'est d'inclure un programme de formation et un transfert de technologie. Ils ont une soif d'apprendre impressionnante."
Une classe moyenne émerge dans les villes, alors que les campagnes restent très démunies. "En vingt ans, nous sommes passés de 70 % de pauvreté absolue à 11 %. Mais les inégalités s'installent. C'est l'un de nos principaux problèmes à venir", prévoit l'économiste Vo Tri Thanh, directeur adjoint de l'Institut national de recherche et de gestion économique (CIEM).
A Hanoï et Hô Chi Minh-Ville, de grosses fortunes surgissent. Les nouveaux riches investissent dans l'immobilier, faute de pouvoir le faire ailleurs, la monnaie nationale, le dong, n'étant pas convertible. Un dong dans lequel la population n'a pas confiance, lui préférant le dollar et l'or.
A intervalles réguliers, des agriculteurs dépossédés de leurs terres ou des ouvriers exaspérés par la modicité de leur salaire manifestent. La corruption, la bureaucratie et l'incompétence des potentats locaux suscitent aussi la grogne. Mais le pays est sous contrôle, et les contestataires sont trop disséminés pour se faire entendre. "Mes étudiants me disent : "mon premier des droits de l'homme, c'est d'être riche demain. Alors, si le Parti crée l'environnement favorable pour que j'y arrive, je suis d'accord avec le Parti !"", rapporte l'économiste Daniel Van Houtte, enseignant à l'université d'Hanoï.
Dans ce contexte, la demande grandit et les importations déséquilibrent la balance commerciale, en déficit chronique. Pour la première fois en 2009, les exportations (textiles, chaussures...) ont connu un recul (10 %), la demande des marchés américains, européens et japonais ayant décliné avec la crise.
Du coup, la question du grand voisin chinois prend une importance obsédante. "Le déficit sino-vietnamien (10 points de PIB en 2009) explique les deux tiers du déficit commercial", rappelle Jean-Raphaël Chaponnière, de l'Agence française de développement. D'où le souci constant de rééquilibrage manifesté par Hanoï - avec les Etats-Unis et l'Europe notamment - en dépit des proclamations d'amitié avec Pékin.
Début 2011, les instances dirigeantes du pays seront renouvelées lors du XIe Congrès du parti. Elles doivent réussir leurs objectifs : équilibre macroéconomique, maîtrise de l'inflation et poursuite de la croissance. Pour cela, il faut attirer davantage d'investisseurs, donc régler la question des infrastructures, inexistantes, ou encore celle de la formation, défaillante.
"Le pays change à toute vitesse. Une telle réussite, c'est à la fois extraordinaire et inquiétant", remarque Hung Pham, senior dans un grand cabinet d'audit international. Sa crainte ? Que le régime ne puisse "dompter ce cheval fou" que devient le Vietnam. "Combien de temps réussira-t-il à conjuguer le système communiste et l'économie capitaliste ?", s'interroge-t-il anxieusement.
Par Florence Beaugé - Le Monde - 4 juin 2010
Un pays attractif, sauf pour les entreprises françaises
Depuis 2007, le Vietnam est considéré comme le troisième pays le plus attractif du monde, après la Chine et l'Inde, pour les investissements directs étrangers (IDE). La France y est néanmoins assez peu présente - avec un stock d'IDE de trois milliards de dollars (2,5 milliards d'euros), elle est 13e. Loin derrière Taiwan, la Corée du Sud, la Malaisie, le Japon et Singapour, qui procurent les deux tiers de stocks d'IDE ; loin aussi derrière les Etats-Unis et le Canada. Pourtant, dans les années 1990, la France était le premier investisseur occidental.
Pour Alain Cany, président de la chambre de commerce européenne au Vietnam, comme pour Jean-Michel Caldagues, conseiller du commerce exterieur, les Français ont eu "un problème de timing". Ils sont arrivés au début de la décennie 1990, croyant trouver un nouvel eldorado, persuadés que le pays allait se développer rapidement. Espoir déçu. Le Vietnam n'était pas prêt. Lorsque survient la crise asiatique en 1997, la "fièvre vietnamienne" retombe. La plupart des sociétés étrangères quittent le pays, pour ne plus y revenir, lui préférant la Chine.
Quand la seconde phase du Doi Moi (l'ouverture économique) est mise en oeuvre au début des années 2000 et que le Vietnam décolle pour de bon, les Français ne sont pas au rendez-vous. Si de grands groupes tels qu'Alcatel, Total, Alstom sont toujours là, la Lyonnaise des eaux est aux abonnés absents, de même que les principaux noms de l'automobile. Lafarge a une présence réduite. Les Potasses d'Alsace - premier investisseur français il y a vingt ans - sont aussi parties. Les banques, elles, sont presque inexistantes.
Absence
"Ce qui manque, ce sont les PME. En France, on considère le Vietnam comme un marché difficile d'accès, ce qui n'est plus vrai car les règlementations se sont considérablement assouplies", souligne Jean-Michel Caldagues, regrettant que dans tous les gros marchés d'infrastructures - routes, ports, aéroports - la France fasse défaut. Ainsi, elle ne fait pas partie du projet concernant le nouvel aéroport de Saïgon, obtenu à ce stade par un consortium suisse allemand.
Alain Cany déplore d'autant plus cette absence que, dit-il, le Vietnam est "un tissu fertile pour les PME car il est à leur échelle", à l'inverse de la Chine. "Ici, on peut réussir avec un petit investissement et procéder par étapes, souligne-t-il. La France dispose encore d'un avantage au moins sentimental au Vietnam. Encore faut-il savoir être modeste et ne pas se montrer arrogant."
Par Florence Beaugé - Le Monde - 4 Juin 2010

Commentaires
Le Viêtnam parviendra t’il à rester humble ?
J’espère de tout mon cœur que les dirigeants du pays ne s’illusionnent pas dans l’indicateur de développement que sont les 5 % de croissance annuel. Le communisme Vietnamien a permis d’éviter durant ces années d’ouvertures économiques le développement d’inégalités frappantes autre part entre des riches et ceux qui sont dans le besoin.
Si les grandes villes du Viêtnam de modernisent, d’accord, mais pas au profit de capitaux étrangers malveillants pour ce pays et son peuple, et de surcroit, que cela se fasse en douceur, de façon réfléchi. Jusqu’ici le peuple du Viêtnam m’a surpris, que leur nature d’homme ne leur fasse pas défauts plus tard !!