Le mot «démocratie» ne passe toujours pas au Vietnam communiste. Pour pouvoir publier De la démocratie en Amérique, du Français Alexis de Tocqueville, un éditeur a dû ferrailler avec la censure et accommoder le classique de 1835 à la sauce de Hanoi, nettement moins piquante. Le titre est devenu De la gouvernance du peuple en Amérique. La traduction étymologique est correcte, mais la portée idéologique sensiblement différente.

La Maison de la connaissance, éditeur à Hanoi, a entrepris de traduire des ouvrages-clés de la philosophie et des sciences humaines. Outre la censure et la rhétorique marxiste, il se heurte à deux autres difficultés : un trop maigre lectorat et un nombre insuffisant de traducteurs. «En raison de la guerre, et des problèmes légués par l’histoire, l’éducation vietnamienne, de l’école à l’université, s’est passée de la quasi-totalité des valeurs universelles contenues dans les œuvres classiques, explique Chu Hao, directeur de la Maison de la connaissance. Ce qu’on pouvait apprendre se limitait à ce qui est contenu dans les manuels de marxisme-léninisme.»

Parmi les œuvres publiées depuis la création de la maison d’édition, il y a quatre ans, le philosophe britannique John Stuart-Mill, avec son De la liberté, ou l’Américain de gauche Noam Chomsky, connu pour ses critiques de la politique étrangère des Etats-Unis. Ont suivi les lumières françaises, avec Rousseau et Voltaire, dont certains traducteurs disent s’être inspirés pour combattre le colonisateur français.

Ces œuvres classiques, qui ne se vendent qu’à quelque 2 000 exemplaires, intéressent surtout «des chercheurs et hommes d’affaires», et peu «les étudiants ou les fonctionnaires», selon Chu Hao. L’éditeur, âgé de 70 ans, s’appuie surtout sur des traducteurs sexagénaires et plus. Chu Hao déplore «le bas niveau de connaissance générale de la jeune génération, dû aux faiblesses de l’éducation nationale depuis des décennies».

Dans un système d’instruction encore très formaliste, plus tourné vers la répétition que la réflexion, sortir un classique est donc compliqué. Selon l’éditeur, «il existe des règles non écrites, une zone sensible que les milieux de l’édition ne sont pas autorisés à franchir». Depuis la deuxième moitié des années 80, quand le pays s’est lancé dans une politique d’ouverture (le Doi Moi), «cette zone sensible a de plus en plus tendance à mincir», estime Chu Hao. Mais il arrive que la censure montre encore les dents sur un mot subversif, comme «démocratie».

Par Pascale Nivelle - Libération - 2 septembre 2010