"J'ai vu des changements après quelques jours", affirme le jeune homme de 33 ans. "La douleur a diminué, notamment aux yeux, au nez".

Tu, qui ne donne que son prénom, fait partie d'un groupe de toxicomanes traités depuis juin à la méthadone dans la nouvelle clinique de ce carrefour du delta du Mékong.

Le pays communiste, longtemps sceptique vis à vis de cette méthode contre la dépendance à l'héroïne, a de plus en plus recours au traitement.

Face aux succès engrangés à l'étranger, des médecins avaient tenté d'introduire le médicament au Vietnam dès la fin des années 1990.

Mais Hanoï privilégiait alors les centres de désintoxication, expliquent des experts. Ces centres, où les toxicomanes peuvent être envoyés de force, isolés de la société, se sont développés au fil des ans, pour atteindre, disent-ils, une capacité d'environ 60.000 places.

Mais, peu à peu, les autorités ont changé leur regard sur la méthadone.

"Il était clair qu'il y avait de plus en plus de consommateurs de drogue" au Vietnam, note un expert sous couvert d'anonymat.

Le changement de politique est aussi venu d'une meilleure "compréhension de la dépendance à la drogue, et de la façon d'y répondre", explique Eammon Murphy, du programme de l'ONU sur le sida (Onusida).

La méthadone n'est pas un traitement contre le virus du sida en soi, mais, en aidant à réduire la consommation d'héroïne, elle réduit les risques de transmission.

Selon les chiffres officiels, souvent jugés sous-estimés, le Vietnam compterait quelque 150.000 toxicomanes, dont 80% s'injecteraient de l'héroïne. Can Tho a recensé jusqu'à 40% de séropositifs parmi ses drogués, indiquent les autorités locales.

"Cela prend du temps pour reconnaître qu'il faut traiter la consommation de drogue comme un problème personnel et non pas comme +un fléau social+", souligne encore M. Murphy.

"Nous avons fait de gros efforts de préparation pour la mise en oeuvre du programme", reconnaît depuis le port de Haïphong, dans le nord-est, le docteur Vu Van Cong, pionnier de la méthadone au Vietnam.

En 2007, un décret a autorisé le produit comme traitement de substitution. Dans la foulée en 2008, Haïphong et Ho Chi Minh-Ville, l'ex-Saïgon et coeur économique dans le sud, entamaient des traitements pilotes.

Après des essais concluants, d'autres villes Can Tho et Hanoï, la capitale, notamment ont été autorisées à tenter l'expérience.

Un peu plus de 2.000 personnes bénéficient actuellement du programme méthadone dans le pays. L'objectif est de porter ce nombre à 80.000 d'ici à 2015.

Au Vietnam, médecins, ministères, policiers même, reconnaissent que le traitement est efficace contre la dépendance, qu'il aide aussi les toxicomanes à reprendre une vie normale et à réduire la criminalité.

Mais pour des résultats durables, M. Murphy insiste sur la nécessité d'un accompagnement social. Les ex-toxicomanes "doivent avoir un travail, reprendre leur vie", juge-t-il, saluant la décision de Hanoï de reconnaître la profession de travailleurs sociaux, personnages-clés dans ce processus de réintégration.

Pour certains experts, l'idéal serait aussi que les traitements à la méthadone finissent par remplacer les centres de désintoxication, des lieux où les toxicomanes travaillent sans salaire, souvent assimilés à l'univers carcéral et jugés inefficaces face à la dépendance.

Tu dit avoir passé deux ans dans l'un de ces centres et avoir replongé dans la drogue deux, trois jours après sa sortie, comme "la plupart des gens".

Le jeune homme vient désormais tous les matins à la clinique boire ses 70 milligrammes de méthadone. Aujourd'hui, affirme-t-il, sa "sensation de manque a totalement disparu".l

Par Aude Genet - Agence France Presse - 28 août 2010