Une longue procession de vélos remonte l’avenue principale. Sur la zone industrielle de Thang Long, à la périphérie de Hanoi, des centaines d’ouvriers se rendent au travail. Ils s’engouffrent dans des hangars blancs qui affichent en lettres géantes « Yamaha », « Panasonic » ou encore « Asahi ».

50 000 Vietnamiens travaillent dans ce parc d’usines. Canon, présent ici depuis 2001, emploie plus de 11 000 d’entre eux. Le groupe japonais a fait le pari du Vietnam en y installant sa plus importante fabrique d’imprimantes au monde. « C’est le meilleur endroit pour produire à bas coûts. Canon a aussi une grosse usine en Thaïlande où ils produisent des imprimantes à des prix élevés. Ici on fabrique des imprimantes bon marché, c’est ça l’intérêt du Vietnam », s’enthousiasme Shinji Onishi, le directeur de Thang Long. La recette ? Des salaires au plus bas. Sur des panneaux, à l’entrée de Thang Long, les annonces d’emploi proposent des rémunérations autour de 1 500 000 dongs (60 €).

Depuis les grèves en Chine, suivies par des augmentations de salaires, les visites d’investisseurs se sont accélérées à Thang Long II, la deuxième antenne du parc industriel. En moyenne, le revenu d’un ouvrier vietnamien est un tiers moins élevé que celui de son homologue chinois.

Une main d’œuvre docile …

Les multinationales sont aussi séduites par une main d’œuvre jeune et réputée plus docile qu’en Chine. Dans les zones d’entreprises étrangères comme Thang Long, les ouvriers vietnamiens – majoritairement des ouvrières – travaillent 52 heures par semaine en moyenne … soit quatre heures de plus que la durée légale.

« Les usines étrangères, c’est bien pour une courte période, quand on est jeune et fort, parce qu’on reste debout toute la journée. On souffre vite d’une mauvaise circulation sanguine, certaines d’entre nous ont des problèmes de santé. Et comme on est à la chaîne, on ne peut jamais s’arrêter, nos mains sont fatiguées de faire toujours les mêmes gestes », témoigne Hien, à la recherche d’un nouvel emploi, après quatre années chez Canon. Passé 30 ans, beaucoup préfèrent une place dans une entreprise vietnamienne : « Le rythme y est moins rapide », selon Hien.

En 2008, le Vietnam a connu une vague de grèves historique, alimentée par une forte inflation. Mais depuis, les mouvements restent limités. Les syndicats indépendants sont interdits.

A l’usine anglaise Volex, des dizaines de petites mains coupent des fils électriques, fondent du plastique et remplissent des cartons, dans le vacarme de perceuses et de chariots. On produit ici des câbles, notamment pour les imprimantes Canon. Le directeur indonésien David Kuntadi redoute les grèves. Il assure les prévenir en veillant à maintenir un bon climat social : « Le syndicat nous rapporte les conditions de travail réelles. Récemment, nous avons d’ailleurs revalorisé les salaires dans l’entreprise. Jusqu’à présent notre politique nous a évité tout mouvement social ».

… Mais un modèle de développement à court terme

Malgré ces efforts, un ouvrier ne reste jamais plus de deux ou trois ans chez Volex. Une rotation classique pour les entreprises étrangères présentes au Vietnam. Chaque année, des milliers d’ouvrières quittent leur poste au moment du Têt, le nouvel an lunaire, quand elles rentrent dans leur village d’origine. Certaines y ouvrent un petit commerce avec l’argent gagné à la ville, d’autres en profitent pour chercher une nouvelle place, moins bien payée, mais plus près de leur famille.

Pour François Roubaud, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), ce système n’est pas durable : « Si le Vietnam cherche à attirer des industries à plus forte valeur ajoutée, il faudra que les travailleurs soient mieux formés, à la fois par l’Etat et par les entreprises, donc il faudra les retenir plus longtemps à leur poste. »

Ces dernières années le gouvernement vietnamien fait la cour aux entreprises de haute-technologie. Avec des succès : Mitsubishi a installé là, en 2009, une usine d’assemblage de sa filiale aérospatiale. Mais pour transformer l’essai, et dépasser son statut d’usine low-cost, le Vietnam devra encore améliorer son réseau routier et ses ports. Et fournir suffisamment d’électricité à ses investisseurs. Cet été, des pannes à répétition ont ralenti l’économie.

Par Lucie Moulin - Radio France Internationale - 17 septembre 2010