Les petits vendeurs de chewing-gums et les ados cireurs de chaussures - ils seraient 1 600 dans la capitale vietnamienne - ont déserté les rives des lacs touristiques et les ruelles de restaurants. «Ils ont peur de la police et n’osent plus sortir, la plupart sont rentrés dans leur village», lâche une vendeuse de mia da (du jus de canne à sucre), installée entre des gargotes habituellement très fréquentées par les enfants des rues. Parmi eux, une rumeur a circulé selon laquelle une campagne «de nettoyage des rues» était en préparation pour les festivités des 1 000 ans. En mai, la ville de Hanoi avait annoncé la mise en place d’équipes chargées de s’occuper des «vagabonds». «Pour éviter d’être arrêté, je rentre dans ma province natale de Hung Yen dans le delta du fleuve Rouge, ndlr», planifiait un cireur de chaussures.

A chaque grand événement, pour cacher la misère, les autorités vietnamiennes sont soupçonnées d’interner les enfants des rues dans des «centres sociaux». En 2006, lors de la visite du président Bush, l’association Human Rights Watch avait dénoncé des «rafles» et des «détentions inhumaines». Une vendeuse de chewing-gums de 13 ans, qui préfère ne pas donner son nom, a été envoyée un mois, l’année dernière, dans le centre de Ba Vi, à la périphérie de Hanoi. «Là-bas, les policiers m’ont battue avec des bâtons parce que je refusais de leur dire qui était mon chef, témoigne-t-elle en chuchotant. Par jour, on ne nous donnait qu’un bol de riz à manger.» Selon plusieurs récits, les plus jeunes sont parfois mélangés à des adultes, handicapés ou clochards. «Pendant les campagnes d’arrestations, quatre personnes, dont des enfants, se partagent un même lit», rapporte le cireur de Hung Yen, passé par Dong Anh, dans l’autre établissement de Hanoi, en 2006.

«Il existe plus de 130 centres de protection sociale dans le pays et tous offrent des conditions de vie très diverses», nuance Le Hong Loan, responsable au Vietnam de la protection de l’enfant pour l’Unicef. Impossible de savoir combien d’enfants des rues ont été internés ces dernières semaines. Beaucoup auront néanmoins été encouragés à fuir dans leur village d’origine par peur du «centre». «Mais ils reviennent toujours en ville pour continuer à subvenir aux besoins de leur famille», assure le responsable d’Unicef. Ils attendront cette fois-ci que fanions et lampions soient décrochés.

Par Hervé Lissandre - Libération - 7 octobre 2010