Elle, de la race des immortelles, se réfugia vers les montagnes avec ses cinquante autres enfants. Le peuple viet serait né de cette scission. Il est né de migrations depuis le Moyen Age, s'est forgé son identité au cours de sa longue marche, du sud de la Chine vers plus bas encore, où ses voisins ne le tolérèrent longtemps que comme sujet d'un "empire du Milieu du Sud".

D'où le titre de ce beau documentaire qui rend hommage à ce pays en forme de chapelet, qui retrace les souffrances endurées par ses habitants depuis la colonisation française jusqu'à aujourd'hui, en passant par les attaques japonaises, l'intervention américaine, la fracture et l'esclavage communiste.

Rien de traditionnel dans l'approche menée de front par le cinéaste-producteur Jacques Perrin, qui foula le sol vietnamien en tournant La 317e Section (1965), de Pierre Schoendoerffer, et par le cinéaste-historien Eric Deroo.

Ce film, commencé il y a dix ans, est l'aboutissement d'une quête des documents filmés sur le Vietnam dans le monde entier. Il est le fruit d'une longue confrontation de ces archives et d'un fabuleux travail de montage. Il se présente comme une fresque lyrique plutôt que comme un parcours historique.

C'est l'âme du Vietnam que les auteurs évoquent, un peuple acharné à affirmer sa légitimité sur le delta du Nord et la péninsule ("lambeau de douleurs"), repoussant les envahisseurs occidentaux successifs. L'âme d'un pays encerclé par l'eau, la terre, le ciel, le feu.

Comme un poème

Construit comme un poème, le film égrène d'étonnantes images glanées dans de multiples pays - Japon, Cuba, Suède, Russie, Etats-Unis, Chine, Hongrie, Pologne, Australie - et, bien sûr, dans les fonds français et vietnamiens.

"Le sang à flots a coulé, les os se résolvent en poussière, la bande des délaissés rôde en grelottant, fantômes décapités, ils gémissent au long des nuits hantées de pluie", écrit Nguyen Du dans La Complainte des âmes errantes. Voilà le ton du commentaire lu par Jacques Perrin, lui aussi aux sources multiples : poèmes ou proses du répertoire vietnamien, récits littéraires signés Malraux, Duras, Schoendoerffer, textes américains, lettres de soldats, propagande, commentaires de bandes d'actualités...

Teintées de nostalgie ou accablées par les bombardements, ces citations égrenées en un flot d'ombres, de fièvres, parlent du "vent d'automne qui souffle en rafale sur les toits de bambou", des "trônes qui changent de main", des "merveilleux décors" dans lesquels "tombent les pauvres figurants de la mort", de l'enfer des soldats dans la jungle, d'un peuple opprimé, de délivrance, des "enfants perdus de l'Histoire", d'une tristesse "à jamais inconsolable". Avec, de la part des gens qui écrivirent sur cette terre ou de ceux qui signent ce film, un respect pour ceux qui, un temps, furent leurs ennemis.

Par Jean Luc Douin - Le Monde - 23 novembre 2010