A l’occasion de cet événement majeur dans la vie politique vietnamienne, le chercheur Benoît de Tréglodé, directeur de l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (IRASEC), a accordé à RFI un entretien dans lequel il rappelle les objectifs de ce rendez-vous. Selon Benoît de Tréglodé, il s’agit avant tout pour le système politique d’affirmer son autorité sur la population et sa volonté de poursuivre dans la voie des réformes.

RFI : Quels sont vos pronostics sur la relève ? Y aura-t-il, selon vous, des modifications importantes à la tête du parti ?

Benoît de Tréglodé : Il ne faut pas parler uniquement de la tête du parti. C’est le XIe congrès cette année, et ces rendez-vous ont lieu tous les cinq ans. C’est la première étape d’un renouvellement partiel de l’ensemble de l’élite politique du régime vietnamien. Au bout du compte, c’est le triumvirat qui est à la tête du pays - les trois postes les plus importants - qui sont renouvelés. Mais il faut bien prendre en considération que c’est le cas également du bureau politique, du comité central du parti communiste vietnamien et, in fine dans quelques mois, de l’Assemblée nationale. Nous parlons bien d’une étape majeure dans l’évolution politique du régime vietnamien. En ce qui concerne le triumvirat à la tête du pays, deux des titulaires de ces postes ont passé la limite d’âge et vont forcément quitter leurs postes. Le troisième, qui est le Premier ministre Nguyen Tan Dung, est plus ou moins ouvertement candidat à sa propre succession. Nous allons savoir dans les jours à venir si son pari sera réussi et s’il réussira à être reconduit pour un nouveau terme au poste de Premier ministre.

RFI : Les deux autres postes, ce sont le président et le secrétaire général du parti ?

BT : Oui, le poste de président de la République est un poste un peu plus honorifique, et en même temps un peu moins central sur l’échiquier vietnamien, mais il fait néanmoins partie de ces trois postes parmi les plus importants à la tête du pays. L’autre poste, qui a longtemps joué le rôle-clé, est celui de secrétaire général du parti communiste vietnamien : il a évolué en importance ces dernières années sous le mandat de l’actuel Premier ministre. Nong Duc Manh, son actuel titulaire, est à présent frappé par la limite d’âge et il va donc être remplacé. En termes de renouvellement, le sommet de cette élite politique risque effectivement, selon les derniers pronostics, d’aboutir au renouvellement de Nguyen Tan Dung au poste de Premier ministre et au changement du secrétaire général du parti, remplacé par l’actuel président de l’Assemblée nationale Nguyen Phu Trong. Pour le poste de président de la République, on évoque le nom de Truong Tan Sang actuel n°2 du bureau politique sor... qui est une ancienne personnalité très connue au Sud-Vietnam et qui a été le principal rival politique de Nguyen Tan Dung, le Premier ministre actuel, lors du précédent congrès. Il était également candidat au poste de Premier ministre et il avait perdu face à l’actuel Premier ministre. Depuis 2006, on parle d’une rivalité endémique entre les deux hommes. Cette rivalité est à l’origine de beaucoup d’événements au sein de la vie politique vietnamienne et on parle de Truong Tan Sang comme d’un éventuel futur président de la République socialiste du Vietnam.

RFI : Sur la répartition du pouvoir : comment les régions sont-elles représentées au sein du pouvoir vietnamien ?

BT : Traditionnellement, il y a trois postes, parce qu’il y a trois sous-régions importantes au Vietnam qui, à la fois démographiquement, économiquement et politiquement, ont construit le régime. Il faut savoir que le régime est une structure pyramidale qui va du bas vers le haut, et qui fait que les représentations régionales ont leur importance pour pouvoir, au final, obtenir un poste-clé dans l’administration. Coup de théâtre : au dixième congrès, en 2006, la région du centre qui, avec la région du nord et la région du sud, détenait généralement l’un de ces trois postes cerntraux, a cédé la place au sud. Désormais depuis 2006, le sud a deux représentants qui dirigent le pays : le Premier ministre et le président de la République. Et, cette année encore, cet équilibre géographique risque d’être maintenu. C’est tout à fait récent et symptomatique d’un poids considérable que désormais le sud détient dans l’équilibre politique et le développement économique du pays vis-à-vis du nord et plus encore vis-à-vis du centre.

RFI : Et comment décryptez-vous cette évolution ?

BT : Il y a eu, depuis les années 50 jusqu’à la fin de la guerre en 1975, une rivalité, une guerre civile, entre le nord et le sud qui a laissé de nombreuses familles marquées dans leur mémoire de façon indélébile. Mais l’ouverture économique du pays depuis 20 ans, l’évolution de l’intégration du Vietnam sur la scène internationale, la prise de confiance de ses élites qui remonte au milieu des années 2000 et l’intégration symbolique du pays à l’Organisation mondiale du commerce 2007, NDLR, tous ces éléments de la nouvelle intégration du Vietnam sur la scène internationale ont contribué à diminuer les logiques géographiques au sein du pays et la constitution de réseaux et de clans de pouvoir selon des logiques géographiques. Donc ce qui a été fondamental pour constituer un équilibre politique uni pendant quarante ans, ne l’est plus aujourd’hui pour des raisons qui sont essentiellement de confiance des élites en elles-mêmes, d’intégration du pays sur la scène internationale et de plus grande stabilisation interne de la vie politique vietnamienne.

RFI : Quelles sont les factions existantes à l’intérieur du système politique, puisque le pays est régi sous un système de parti unique ? Qui sont, par exemple, les initiateurs de l’ouverture économique d’il y a vingt ans ?

BT : Je n’aime pas les qualificatifs de « conservateurs » et « réformateurs » parce que le Vietnam et l’élite politique vietnamienne de l’intérieur sont, avant tout, guidés par des motivations nationalistes, patriotiques qui font globalement réagir dans la même direction les élites dirigeantes, celles qui sont aux grands postes-clés, par rapport aux grandes causes nationales. Il n’y a pas, à l’intérieur de ce parti, ou à l’intérieur de ce régime, deux clans qui auraient des modèles politiques d’avenir différents pour le pays. Quand « l’épouvantail » de la Chine est brandi sur des questions économiques ou sur des questions stratégiques, en interne, au niveau du bureau politique, l’essentiel de ces leaders réagissent de la même façon. L’intégration du pays sur la scène internationale, l’ouverture économique, ne sont pas des choses qui sont contestées à l’intérieur : c’est une raison d’Etat. Il faut savoir qu’il y a plus d’un million de Vietnamiens qui débarquent sur le marché du travail chaque année, et même si le Vietnam dispose toujours de la seconde croissance la plus élevée d’Asie après celle de la Chine, avec 6,7% en 2010, il y a de nombreux indicateurs qui sont encore plutôt « au rouge », si ce n’est « à l’orange », et qui fragilisent le régime comme « force unique de pouvoir ». Il n’y a pas de contestation, il n’y a pas de modèle « bis » au Vietnam. Et cette élite est surtout dans une logique de la reconduction.

RFI : Avec un tel taux de croissance, comment explique-t-on que beaucoup d’indicateurs soient « dans le rouge » ?

BT : La machine s’est légèrement emballée. En l’espace de quinze ans, les classes moyennes sont apparues, les milieux urbains se sont développés, et tout cela s’est traduit par une poussée du consumérisme très importante et inévitablement vers une augmentation du déficit commercial, devenu préoccupant. Le niveau de réserve de change est assez faible, comparé à la Chine notamment. Et le risque le plus important apparu l’année dernière est la chute de la monnaie et la hausse de l’inflation. Donc tous les indicateurs ne sont pas « au rouge », même s’il est vrai que les agences de notation ont dégradé la note du Vietnam récemment. Mais, par rapport à des pays de la région comme la Thaïlande et d’autres pays proches, de nombreux industriels pensent désormais délocaliser leur production vers le Vietnam. Disons que le Vietnam n’est pas forcément le « dragon » asiatique que l’on attendait il y a quinze ans : les choses sont plus compliquées.

RFI : Quelles sont les décisions attendues lors de ce congrès ?

BT : En deux mots, le congrès c’est, avant tout, pour le système politique vietnamien l’occasion d’affirmer son autorité sur la population. Pendant un an avant un congrès, toute une série de réunions est organisée à tous les échelons de la société vietnamienne, et pendant un an avant le congrès c’est l’occasion pour le parti de rappeler son autorité à la fois sur la société vietnamienne et sur ses grands acteurs émergents, comme les milieux économiques notamment qui, progressivement, se sentant pousser des ailes, s’émancipent ou aimeraient s’émanciper plus du politique. C’est un premier point.

Deuxième point : ce congrès est là pour renouveler, pour des questions générationnelles, biologiques, une partie de l’élite administrative du pays. Le troisième échelon de compréhension de l’utilité d’un congrès, ce n’est pas tant de relancer le pays sur une voie ou sur une autre que d’affirmer une autorité pour poursuivre une intégration économique du pays sur la scène internationale. Et encore une fois, les données sociologiques sont telles aujourd’hui, en 2011, qu’il est impensable d’imaginer que les trois prochains dirigeants de ce pays (le président, le secrétaire général et le Premier ministre) orienteront le Vietnam sur une voie complètement différente en matière d’ouverture économique. Le Doi Moi, cette politique de renouveau que le Vietnam a lancé à la fin des années 80, s’est, année après année, renforcé, raffermi, et il n’est pas question de changer de stratégie au lendemain du congrès.

RFI : A l’approche du congrès on constate un renforcement de la répression, des arrestations. On parle beaucoup des persécutions contre les bloggeurs et les cybers-dissidents. Que pensent les Vietnamiens ?

BT : Les Vietnamiens sont généralement habitués à ce type de répression à la veille d’un congrès. A la veille de chaque congrès, le parti réaffirme son rôle de moralisateur de la société. Et généralement, « moralisation » rime toujours avec « répression ». Donc, six mois avant chaque congrès, le gouvernement lance toujours des directives pour réaffirmer son autorité, pour ré-encadrer les libertés civiles afin de protéger la société de tous risques d’éclatement et pour réaffirmer son autorité en interne par rapport à des rivalités ou des luttes politiques au sein de l’appareil d’Etat. Ces répressions concernent effectivement des avocats, des bloggeurs, des militants des droits de l’homme… En 2010, on parle d’au moins vingt-cinq dissidents qui ont été arrêtés au Vietnam, au minimum. Mais il s’agit aussi de signaux dans des rivalités politiques au sein de l’appareil même pour pouvoir maintenir un clan au pouvoir contre un autre ! Ce sont des phases cycliques, qui reviennent tous les cinq ans et qui ont pour origine des raisons internes. C’est assez étonnant de suivre la politique vietnamienne parce qu’on voit effectivement qu’à chaque année qui précède un congrès toute une série de directives est édictée, de dissidents envoyés en prison, tout cela pour réaffirmer la suprématie du clan du ministère de la Défense sur celui de la Sécurité publique, et celui des amis du Premier ministre contre celui des amis du président de la République, etc. etc. Et cela fait aussi partie des rythmes internes au sein de la vie politique vietnamienne.

RFI : Y a-t-il une alternative possible à long ou moyen terme ?

BT : Pour le moment au sein de la population vietnamienne, vous trouverez très peu de Vietnamiens qui sont prêt à accorder du crédit à des voix de dissidences externes. Pour le moment, l’obsession est à la consommation, l’enrichissement, le très court terme. Et le discours du parti communiste vietnamien qui est martelé jour après jour dans les médias rappelle que c’est lui qui porte aussi cette modernisation pour la population vietnamienne. On sait que ces dissidences existent mais elles ne présentent pas encore de risque social suffisant pour pouvoir présenter un risque politique pour l’appareil. Peut être au lendemain du douzième congrès, mais pour le moment je crois qu’il n’y a pas d’inquiétude à avoir pour le parti et son futur proche.

Par Jelena Tomic - Radio France Internationale - 11 janvier 2011