Vertiges déroule son intrigue autour de la complicité amicale qu'entretiennent deux jeunes femmes. Sans percevoir que Cam la désire, qu'elle est amoureuse d'elle, Duyen épouse un brave garçon, chauffeur de taxi. La nuit de noces est catastrophique : le mari est ivre mort, inconscient. Surveillée par une belle-mère envahissante, la jeune épouse voit passer jours et semaines sans que son conjoint la touche. Eternellement fatigué, apparemment sans pulsions, il dort.

Romancière, Cam a sans doute lu Choderlos de Laclos. Jalouse et fausse, elle pousse son amie Duyen dans les rets d'un libertin qui lui fait découvrir l'ivresse des sens, des jeux pervers, la dépendance affective, en fait sa maîtresse. Initiée aux liaisons dangereuses, Duyen découvrira ensuite les charmes de la Merteuil de Cochinchine.

On parle peu, il pleut beaucoup

Il s'agit d'un mélodrame, que son auteur cantonne à un lyrisme très discret, à un érotisme pudique. Les apprentissages de la timide Duyen s'opèrent au fil d'un quotidien plus proche de la torpeur que du torride. A l'image de cette enquête menée par Duyen sur le passé d'un grand-père dont elle a découvert le journal intime, il y a quelque chose de flou autour des personnages. Tel est d'ailleurs le titre original du film, Choi Voi : le flottement, la désorientation, l'indécision d'un flux qui mène l'héroïne "comme un bateau qui aurait perdu l'ancre ou un cerf-volant qui aurait perdu son fil", dit Bui Thac Chuyen.

On parle peu, il pleut beaucoup. L'eau est omniprésente, symbole de sexualité, telle une douche qui ruisselle, une averse qui s'abat, un trop-plein qui déborde. Il en est de même dans Bi, Dung Soi (Bi, n'aie pas peur !), de Phan Dang Di, que l'on a découvert à Cannes à la Semaine de la critique et récemment à Angers, où un enfant de 10 ans observe sa famille, un père effondré de sommeil, une mère en proie aux montées de libido, dans un environnement où la glace apaise la soif, le feu des entrailles. Phan Dang Di est le scénariste de Vertiges.

Les deux films se ressemblent. Même analyse du machisme dans un univers de matriarcat. Même peinture d'une sexualité féminine réprimée par la tradition. La société vietnamienne repose sur la famille, où les femmes imposent leur loi, sauf sur le plan du désir. D'où l'insatisfaction, les attirances illicites, les secrets, l'infidélité. Dominé par une mère castratrice, le jeune époux de Vertiges est immature, un enfant qui joue au foot avec les gamins de la rue. Mi-Volanges, mi-Tourvel, sa moitié est condamnée à être aventurière.

Film franco-vietnamien de Bui Thac Chuyen avec Do Thi Hai Yen, Linh-Dan Pham, Nguyen Dui Khoa, Jonny Tri Nguyen. (1 h 50.)

Par Jean-Luc Douin - Le Monde - 8 février 2011


Hanoï et ses cœurs

Vietnam . Dans «Vertiges», de Bùy Thac Chuyên, une femme pousse son amie dans les bras de l’homme qu’elle aime.

Vertige : forcément de l’amour. L’héroïne ne s’appelle pas Joséphine mais Duyen, et elle ose. A la fin, elle laisse déchirer sa petite robe de chasteté par les ciseaux du fatal Johnny Trí Nguyên. Le cinéma vietnamien n’est pas très en forme, mais ce film revenu auréolé de lauriers étrangers a connu un peu d’écho en son pays. Les spectateurs se sont même battus à son propos : «Une bonne moitié attendait des explosions et des meurtres», explique le réalisateur. «Comme certains s’ennuyaient, ils commençaient à téléphoner ou à bavarder et ceux qui aimaient le film s’énervaient. C’était finalement assez drôle.»

Moiteur. Or Vertiges est plutôt un conte, une moiteur, un certain rubato dans le quadrille amoureux qui l’anime. Séquence d’ouverture : un taxi avance dans une rue, de nuit, habitée d’enfants qui jouent, et se gare tandis que le travelling continue vers les enfants et une sorte de tente où se tient un banquet. Au plan suivant, nous sommes sous les voiles de la tente, petite scène de théâtre avec ses entrées et sorties. Puis nous entrons dans une maison où, au bout d’un long couloir nous retrouvons, mais d’un autre point de vue, surprise par l’arrière, la fête. La jeune fille reproche à la mère, qu’on découvre assise d’abord par son reflet dans une vitre, de laisser son frère s’enivrer, car il vomira et elle devra nettoyer. C’est une noce, le fils de la maison, le taxi qu’on a vu se garer (il est arrivé en retard), est en train de se soûler méthodiquement avec l’aide de ses potes.

Bùi Thac Chuyên a appris à faire des plans-séquences, c’est sûr. Ils donnent à son récit cet air de naturel fabriqué propre aux bons drames : on ne sait pas où ça va mais ça y va (le contraire du film industriel : on sait où ça va, mais ça fait du surplace). On est embarqué, on se laisse porter. Bùi Thac est aussi un cinéaste féministe, ou féminin, au choix. L’histoire est vue par deux femmes, deux amies, et les hommes sont réduits à l’état d’objets. Duyen vient de se marier à Hai (un prénom au genre ambivalent), taximan indolent, fils à sa mère représenté durant tout le film comme un enfant endormi et asexué. Cam, belle femme au visage grave, écrivain qu’on sent maîtresse de jeu (l’hypothèse du Genou de Claire rohmérien n’est pas exclue), charge Duyen d’une lettre à remettre à un certain Thô, ferme, velu, carré, l’opposé de Hai.

Vapeurs. Aucune histoire d’amour ne naît cependant. Disons plutôt que la sensualité, dont le film s’était gorgé dans un premier temps (jus, vapeurs, pluies), se met à ruisseler dans la tension du désir, mais avec une ambiguë tranquillité. Vertiges n’exaspère pas son héroïne. Il répand son déniaisement progressif dans chacune des images, dans les histoires connexes (une fille dont le père est amoureux d’un coq de combat, une ex-amante de Thô dont la fille est sourde), et c’est comme si chaque image poussait l’autre au rythme, coulé, des modifications du regard agrandi de Duyen.

Vertiges de Bùi Thac Chuyên avec Hai Yen, Linh Dan Pham, Dui Khoa… 1 h 50.

Par Eric Loret - Libération - 9 février 2011