- Un grand débat agite le Parti communiste vietnamien. La ligne réformiste cherche à instaurer le pluralisme politique et la liberté de La presse. Qu’en est-il au juste ?

Si l’on parlait de réformes, alors je dirais que tout le Parti communiste du Vietnam est partisan de réformes. Depuis 1986, Il a conduit un vaste changement au Vietnam que nous appelons «l’œuvre de renouveau». Il s’agit d’un processus de réformes profondes menées parallèlement sur tous les plans : politique, économique et culturel. Sur le plan économique, nous avons notamment opté pour le mécanisme de l’économie de marché à orientation socialiste avec la participation de tous les acteurs économiques, sur un pied d’égalité. Sur le plan culturel, les cultures de toutes les nationalités ethniques sont développées, leurs œuvres et traditions revalorisées dont plusieurs ont été reconnues «héritages culturels du monde» par l’Unesco. Sur le plan politique, notre devise est de «nous enraciner dans le peuple», «tout est du peuple, par le peuple et pour le peuple». L’accent a été mis sur la participation de la population à la gestion des affaires de l’Etat avec le mot d’ordre «que le peuple sache, discute, mette en pratique et contrôle» les affaires de l’Etat. Des consultations sur une politique se font non seulement aux instances de l’Etat, mais également aux organisations de masse, syndicales, professionnelles ou scientifiques, aux intéressés et dans les débats de la presse pour recueillir les différentes opinions avant la décision finale. Les libertés d’expression et de presse du citoyen sont inscrites dans la Constitution et dans la loi sur la presse. Prenant en haute considération le rôle de la presse, l’Etat vietnamien a créé des conditions favorables à son exercice de manière indépendante et objective et attache beaucoup d’importance aux opinions et contributions qui y sont publiées concernant sa politique, son plan d’action et sa réalisation pour mieux répondre aux aspirations des différentes couches de population. Il a été récemment décidé que les ministères et organes de l’Etat soient tenus de fournir les informations nécessaires demandées par la presse. Le nombre de médias, qui était de 350 en 1992, s’élève actuellement à 728, dont 67 maisons d’édition télévisée nationales ou locales et 34 journaux électroniques.

- Le Vietnam a pu se doter d’une économie performante malgré la guerre dévastatrice menée par les Etats-Unis. Comment avez-vous obtenu ces résultats ?

Le Vietnam a enregistré d’importants résultats économiques depuis la mise en œuvre de sa politique de renouveau. Nous avons réussi à maintenir la croissance économique à un niveau assez élevé dont la moyenne a été de 7% par an durant ces 25 dernières années. En 2010, le PIB du Vietnam est de 101,6 milliards de dollars, ce qui est encore modeste par rapport à l’Algérie mais représente déjà 3,26 fois celui de l’an 2000, lui permettant ainsi de passer officiellement à la catégorie des pays à revenu moyen. Malgré les effets négatifs de la crise financière et de la récession économique internationale, l’économie du Vietnam continue de confirmer sa capacité de s’adapter et de se développer.

Pour parvenir à ces résultats, nous avons transformé avec succès une économie planifiée et centralisée en une économie de marché à plusieurs composantes sous des formes de possessions variées : publiques, mixtes, privées ou coopératives qui sont encouragées à se développer sans limite sur un pied d’égalité. Les mécanismes de l’économie de marché ont été établis, perfectionnés et le système de l’administration rénové afin de créer un environnement de concurrence saine, transparente et favorable dans le sens du respect des principes du marché. L’Etat a bien joué son rôle de macro-gestionnaire à travers sa stratégie, sa planification, sa programmation et ses mesures de régulation macro-économique.

Nous avons intensifié l’industrialisation et la modernisation du pays ainsi que la restructuration de l’économie dans ce sens. La part de l’industrie et de la construction dans le PIB a augmenté considérablement. En 2010, elle représentait 41,1% et les services 38,3% du PIB, alors que celle de l’agriculture dans le PIB ne représente que 20,6% malgré une nette croissance en valeur absolue de sa production.

Un autre facteur permettant de parvenir à ces résultats est l’intégration économique active du Vietnam dans des ensembles régionaux et mondiaux comme l’Asean, l’APEC, l’OMC… Nos relations économiques et commerciales ont été élargies avec plus de 220 pays ou territoires. La valeur annuelle des exportations a augmenté de 20% de façon constante ces dernières années. Jusqu’à fin du 2010, le Vietnam a attiré près de 12 000 projets d’investissements directs étrangers dont le montant des capitaux enregistrés s’élève à 191 milliards de dollars en provenance de 93 pays et territoires. Il faut souligner également que les efforts tendant à obtenir une croissance économique élevée sont déployés parallèlement à ceux déployés pour résoudre les problèmes sociaux, en particulier l’éradication de la misère et la réduction de la pauvreté, la création d’emplois, le développement des ressources humaines, de la formation, de l’éducation, de la santé, de la culture, des sciences et des technologies.

Les conditions de vie matérielle et spirituelle des Vietnamiens ont été rapidement améliorées. Le Vietnam a accompli la plupart des objectifs du Millénaire, dont la liquidation de la misère a été parachevée 10 ans avant terme. Le pourcentage des ménages pauvres, d’après la norme internationale, a baissé de 58% en 1993 à 9,5% en 2010. L’indice du développement humain a connu une amélioration considérable. En somme, notre succès est la résultante de la politique de renouveau qui a été à même de mobiliser au maximum et efficacement les ressources internes et externes du Vietnam, de la stabilité politique et sociale et aussi du dynamisme, de la volonté d’aller de l’avant de chaque citoyen vietnamien.

- Vos exportations ont atteint des niveaux très élevés. Quels sont vos principaux marchés ?

En 2010, la valeur des exportations de marchandises du Vietnam a atteint 71,6 milliards de dollars ; les principaux marchés sont les Etats-Unis (12,8 milliards de dollars), l’EU (10 milliards de dollars), l’Asean (9,3 milliards de dollars), le Japon (6,9 milliards de dollars) et la Chine (6,3 milliards de dollars). Le Vietnam est également à la recherche de nouveaux marchés, parmi lesquels l’Afrique représente un marché potentiel considérable. Nos exportations vers cette destination, bien que modestes, ont connu une croissance de 20%, s’élevant à 1,6 milliard de dollars en 2010.

- Comment le Vietnam a-t-il pu concilier entre régime politique socialiste et économie libérale ?

Nous avons préconisé de développer une économie de marché à orientation socialiste afin de mettre en valeur ses effets positifs pour impulser efficacement les forces productives, intensifier la production de biens matériels… tout en remédiant à ses effets négatifs, à savoir le risque de poursuite pure et simple du profit, la concurrence à outrance, l’exploitation, la division excessive entre riches et pauvres, le manquement au règlement des problèmes sociaux… et en œuvrant pour les objectifs sociaux définis par le Parti communiste du Vietnam.

Cette politique consiste à libérer puissamment les forces productives et à élever le niveau de vie de la population pour une économie à plusieurs composantes fonctionnant selon le mécanisme de marché, la gestion et la régulation de l’Etat. C’est une économie où tous les acteurs sont encouragés à se développer durablement dans la coopération, la concurrence saine, civilisée et équitable, parmi lesquels le secteur public est appelé à jouer un rôle prépondérant.

Le développement de l’économie est mené de pair avec le développement socioculturel, la réalisation du progrès social et de la justice sociale dans chaque étape et chaque politique de développement. La distribution des fruits du travail se fait essentiellement en fonction du résultat, de l’efficacité économique, de l’apport de capitaux et d’autres ressources, mais aussi à travers le système de sécurité sociale et des œuvres sociales.

- Quel est le volume des échanges commerciaux entre le Vietnam et l’Algérie ?

Les échanges commerciaux entre le Vietnam et l’Algérie ont connu une croissance continue ces dernières années. Ils étaient seulement de 28 millions de dollars en 2005, 55 millions en 2007, 94 millions en 2009 et, l’année dernière, ils ont atteint 119 millions de dollars. Nos exportations concernent surtout le café, le riz, les produits aquatiques, les matériaux de construction et nous importons essentiellement des produits agricoles d’Algérie. Mais vous pouvez le constater, ces échanges restent encore très modestes par rapport à nos potentialités.

- Comment le Vietnam gère-t-il le dossier de la mémoire avec la France et les Etats-Unis ?

Les relations du Vietnam avec ces deux pays ont connu des vicissitudes marquées notamment par les guerres qui ont laissé de lourdes et durables séquelles. Mais étant un peuple épris de paix, le Vietnam souhaite bâtir des relations d’amitié et de partenariat fiables avec tous les autres peuples, y compris avec la France et les Etats-Unis, sur la base des principes du respect mutuel de l’indépendance, de la souveraineté, de l’intégrité territoriale, de la non-ingérence dans les affaires intérieures et de la coopération mutuellement avantageuse. Nous préconisons de laisser de côté ce passé, bien que douloureux, pour aller de l’avant vers l’avenir. Avec la France, depuis l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays en 1973, nous n’avons cessé de développer de bons rapports de coopération dans plusieurs domaines, notamment ceux du commerce, des investissements, de l’éducation et les échanges culturels. Avec les Etats-Unis, la guerre est terminée depuis plus de 35 ans. Depuis la normalisation de leurs relations il y a plus de 15 ans, les deux pays ont établi un cadre de partenariat amical, de coopération multiforme, stable, durable, tourné vers l’avenir et ont enregistré de nombreuses réalisations, notamment dans les domaines des investissements, du commerce, de l’éducation ainsi qu’en matière technico-scientifique et humanitaire, contribuant à la promotion de la coopération et au développement dans la région. Parallèlement à ce développement des relations de coopération, nous demandons aux Etats-Unis de prendre leurs responsabilités dans le règlement des conséquences de la guerre, en particulier la détection et le déminage des mines et des bombes ainsi que le règlement des séquelles de l’agent orange (Dioxine) dont le nombre de victimes s’élève à 4 millions de personnes jusqu’à maintenant. Avec l’esprit humanitaire, nous avons activement aidé les Etats-Unis dans des recherches d’Américains disparus pendant la guerre, permettant de rapatrier les restes de 620 soldats américains morts au Vietnam. Des anciens militaires américains ont également fourni à la partie vietnamienne des informations permettant de localiser et d’inhumer 800 restes de Vietnamiens morts sur les champs de bataille. Nous estimons que la coopération dans l’esprit de l’amitié, de la compréhension, du respect mutuel et de l’avantage réciproque constituent la base pour résoudre tous les problèmes, y compris ceux légués par la guerre.

Par Salah Eddine Belabes - El Watan (.dz) - 28 février 2011