Le Premier ministre vietnamien Nguyen Tan Dung en a fait une priorité nationale. Objectif : attirer plus de 15 milliards de dollars d’investissements étrangers d’ici 2025 dans l’exploitation de mines de bauxite et de raffineries d’aluminium. Une volonté politique qui provoque une véritable levée de boucliers à travers tout le Vietnam, notamment depuis l’affaire des boues rouges toxiques de l’usine d’aluminium qui a contaminé des villages entiers de Hongrie l’année dernière. Une affaire qui a relancé la fronde contre les projets du gouvernement de transformer les hauts plateaux vietnamiens en mines à ciel ouvert. Car l’essentiel des réserves du Vietnam est enfoui dans cette région unique, à l’écosystème fragile, où pousse le café et vivent quelques minorités ethniques. Des régions jusque-là épargnées par la course au développement et qui servent de réservoir au Mékong.

Boues rouges toxiques

« L’ouverture de la première mine à Tan Rai est déjà inquiétante, nous explique l’un des opposants au projet. C’est une région plutôt sèche et les planteurs utilisent l’eau d’un lac pour irriguer les théiers et les caféiers. Ce lac pourrait être transformé en réservoir de boues rouges ». Connus depuis des décennies, les gisements des Hauts Plateaux sont d’excellente qualité. Ils se trouvent dans les provinces de Dak Nong et de Lam Dong. Ressorti des tiroirs au début des années 80, le projet d’exploitation a été plusieurs fois reporté. D’un côté, l’investissement global est très élevé, plus de 15 milliards de dollars sur 15 ans, et la rentabilité dépend de la grande volatilité des prix sur le marché international. De l’autre, l’exploitation de la bauxite est un véritable casse-tête écologique. Les mines sont à ciel ouvert et le traitement du minerai produit, en grandes quantités, des « boues rouges » très toxiques, qu’il faut emmagasiner afin de protéger les sols et les cours d’eau. Des boues qui contiennent 70% d’hydroxyde de sodium et qui ont déjà fait des dégâts considérables en Hongrie et en Inde. Les polluants imprègnent les nappes phréatiques et les poussières de bauxite polluent l’air. L’alumine est en effet extraite de la bauxite via un processus chimique puis transformée en aluminium. On estime que chaque tonne d’alumine génère ainsi trois tonnes de déchets !

Après avoir longtemps hésité, les autorités vietnamiennes ont cependant franchi le pas en 2007, en signant un accord de coopération avec le géant chinois de l’aluminium, Chinalco. La participation des Chinois à l’exploitation des gisements a donné une nouvelle dimension au débat. Pékin a en effet fermé ses propres mines en raison des dommages causés à l’environnement. « On s’attend à l’arrivée de plus de 10 000 Chinois dans cette région, explique Thich Quang Do, l’un des chefs de file de cette opposition anti-bauxite. Des villages entiers de mineurs vont pousser comme des champignons et il ne faut pas compter sur les Chinois pour protéger notre environnement ». Une opposition qui vire au nationalisme antichinois dans ce pays colonisé pendant 1000 ans par l’Empire du Milieu et marqué par une guerre sanglante en 1979. Les plaies restent très vives et les préoccupations environnementales se mêlent désormais aux considérations patriotiques.

"Irresponsabilité du régime"

Depuis plusieurs mois, la fronde est générale au Vietnam. Intellectuels, scientifiques, militaires et même leaders religieux dénoncent « l’irresponsabilité du régime ». Le dernier à être monté au créneau est le général Giap. Le plus grand héros militaire du pays et dernier camarade toujours en vie de Ho Chi Minh, le père de la nation. Il parle d’« aberration nationale et environnementale. Nos dirigeants font une immense erreur », estime le vainqueur de Diên Biên Phu.

Mais pour l’heure, le gouvernement maintient le projet. Le site devrait produire plus de 1,2 million de tonnes d’aluminium par an, employer plus de 2000 personnes, et faire du Vietnam l’un des principaux producteurs au monde. Le Premier ministre a bien commandité dans l’urgence une étude environnementale sur le projet minier. Mais nul doute que ces conclusions risquent d’être biaisées. « Le Vietnam se lance dans l’exploitation de ses ressources minières et en fait une priorité, confirme Dominic Scriven, directeur du Fonds d’investissement Dragon Capital, spécialisé dans le secteur minier au Vietnam. Le pays a d’importantes réserves minérales. Il y a bien sur la bauxite, mais aussi le fer, le cuivre, l’or ou le zinc. Jusque-là, elles ont été peu exploitées, mais le gouvernement semble vouloir investir massivement dans ce secteur ». Des enjeux financiers considérables et qui laissent peu de place aux arguments environnementaux.

Par Stéphane Pambrun - Novethic - 8 avril 2011