A Kim Lien, village situé non loin de la ville de Danang à 750 km au sud de Hanoi, personne ne se rappelle quand ces acrobaties ont commencé. Mais en dépit des accidents mortels, une chose reste sûre : sauter sur le train est le seul moyen que ces femmes ont trouvé pour gagner leur vie.

Tran Thi Cuc, une vieille femme au visage tanné par le soleil et couvert de cicatrices se lance à l’abordage des trains depuis maintenant vingt-cinq ans. L’aînée de ses cinq enfants, âgée aujourd’hui de 20 ans, l’accompagne depuis trois ans. “Mon mari est ouvrier dans le bâtiment et son salaire suffit à peine à le nourrir. Ma fille et moi en sommes réduites à jouer les funambules”, dit-elle le visage triste. Cuc attend le passage du train deux fois par jour, à 7 h 15 et à 10 h 30. Les bons jours, elle peut gagner jusqu’à 100 000 dongs (5 dollars), mais il lui arrive aussi de rentrer les mains vides.

Dès qu’elles entendent siffler le train, Cuc et les autres femmes se précipitent vers les motos-taxis (les xe om) et les chauffeurs les conduisent sur le pont sans mot dire. Les xe om participent à cette économie souterraine puisqu’ils touchent environ 0,17 euro pour un trajet avec deux passagères.

“Elles préfèrent le pont Nam O parce que le train ralentit souvent à cet endroit”, explique l’un des chauffeurs de moto-taxi. Sur le pont, des dizaines de femmes de tous âges attendent l’arrivée du train, leurs sacs solidement arrimés à leur corps. Quand le train arrive en lambinant, elles s’agrippent où elles peuvent puis, une par une, se saisissent des rampes métalliques qui encadrent les portes des wagons, puis grimpent sur le toit, pour attendre le moment où elles pourront entrer dans les compartiments.

“Si les portes sont verrouillées, nous attendons que le train s’arrête à la gare de South Hai Van, explique Le Thi Ty. Ensuite, nous pouvons commencer à vendre nos articles.” Ty est parfaitement consciente des dangers qu’elle encourt, mais ce travail lui permet de nourrir sa famille.

De nombreuses femmes du village de Kim Lien se lèvent très tôt le matin pour faire leur ménage et réchauffer les restes de la veille pour le petit déjeuner de leur mari ou de leurs enfants avant de partir au travail.

Dès 6 heures, leurs voix résonnent dans tout le village ; elles vont faire leurs courses pour leur “journée de travail”.

Car une fois dans le train, ces femmes acrobates proposent à la vente des souvenirs, des objets artisanaux, des os de seiche et des spécialités locales ; leurs marchandises soigneusement emballées dans des sacs rapiécés. Pourquoi ne pas stocker ces babioles en lieu sûr au lieu de les acheter tous les jours ? Elles pourraient ainsi s’éviter des risques inutiles. Mais Hanh, l’une des femmes, explique que personne n’a les fonds nécessaires. Ces femmes exposent leur vie tous les jours pour des sommes d’argent dérisoires. Elles risquent de passer sous le train, d’être électrocutées ou encore d’être pourchassées par les contrôleurs. “Il faut l’accepter, se résigne l’une d’elles. Et comme le dit la vieille Cue, les femmes ont beau avoir la peur au ventre, elles n’ont pas le choix.

Phuong, originaire du district de Hoa Vang sur la côte de l’océan Pacifiqu..., a laissé ses quatre enfants avec leurs grands-parents et a loué une maison près de la gare de Kim Lien. En sept ans, elle a été arrêtée deux fois et a passé de nombreuses semaines en convalescence après être tombée du train.

“Mais je continuerai jusqu’à ce que je ne puisse plus grimper”, dit-elle, résignée. Nguyen Thi Tuyet Nga, présidente de l’Association locale des femmes, n’ignore pas la situation de ces femmes. Selon elle, les autorités locales leur ont expliqué les dangers encourus et ont promis de les aider à vendre leurs marchandises sur les marchés.

Si la plupart d’entre elles souhaitent avoir un travail moins dangereux, elles estiment qu’il vaut mieux mettre le pied en terrain connu. Des entreprises de pêche ont récemment proposé du travail dans leurs usines pour une centaine de femmes, mais, paradoxalement, elles ont refusé les offres, se prétendant trop âgées.

Certaines ont même déclaré que comme le train ne passait que deux fois par jour, elles avaient du temps pour s’occuper de leur famille. Un luxe qu’une longue journée de travail à l’usine ne peut leur offrir.

Tuoi Tre / Courrier International - 25 mai 2011