Hoi An - À Hoi An, le charme de la cité portuaire classée au Patrimoine mondial de l'Unesco envoûte les touristes. Ils ne se doutent pas que la région a été particulièrement touchée par les épandages d'agent orange. Parfois à quelques kilomètres de leurs hôtels.

Mme Vo Thi Hoa se souvient des largages de défoliants sur la forêt de palmiers d'eau de Bay Mau, à 5 km du centre. « La forêt a été décimée, indique la présidente de l'Association des victimes de l'agent orange de Hoi. Mon mari a combattu dans cette zone pendant trois ans. Il buvait l'eau sur place, mangeait les aliments locaux. Il est mort d'un cancer du foie en 1982. Peut-être la conséquence directe des contacts avec le défoliant. » Elle pense que son fils est aussi une victime de l'agent orange. Mais comme il est valide et autonome et qu'il avait peur de ne pas trouver à se marier, il a toujours refusé de passer les tests médicaux...

Aujourd'hui, les palmiers s'élèvent, verdoyants, au-dessus du plan d'eau de Bay Mau. Les autorités travaillent à ériger cette mangrove en zone d'écotourisme. Les visiteurs s'y promènent à vélo ou en moto. La vie a repris dans la forêt ; l'activité économique aussi. Des élevages de crevettes, notamment, sont disséminés autour du site. Sachant que les effets de la dioxine diminuent de moitié tous les cinq mois dans l'eau, il n'y a, a priori, aucune raison que les crustacés soient contaminés. « Les gens ne s'inquiètent pas de ce qu'ils mangent, déplore Mme Hoa. Ils ne pensent pas à la pollution, surtout que les zones où on ne pouvait pas produire ont été désertées. »

Officiellement, trois aérodromes et dix anciens entrepôts sont considérés comme des ' points chauds ' du pays, c'est-à-dire des zones très polluées, interdites d'accès. Mais les eaux du lac Sen, derrière l'aéroport de Da Nang où les Américains stockaient leurs bidons d'agent orange (à 30 km de Hoi An), restent exploitées par les habitants, malgré les avertissements des autorités. Le pays n'a pas les moyens techniques et financiers de décontaminer : l'assainissement de l'aéroport de Da Nang est estimé à 34 millions de dollars.

Interrogé sur la forêt de Bay Mau, le chef du bureau des ressources naturelles et de l'environnement de Hoi An se veut rassurant : « Ceux qui ont vécu la guerre là-bas continuent d'être en bonne forme. Nous avons fait des mesures et des examens. S'il y avait eu quelque chose d'anormal, nous aurions circonscrit la zone et informé la population. »

« La dioxine ne nuit pas au tourisme »

Les touristes, en général, ont entendu parler de l'agent orange, surtout s'ils ont visité les terrifiantes salles du musée de la guerre à Ho Chi Minh Ville. Ils se disent que tout ça est bien loin. Que les produits toxiques ont dû disparaître, s'évaporer, se dissoudre...

Ainsi la ville, réputée pour ses tailleurs et pour les lanternes multicolores dont elle se pare au crépuscule, ne désemplit pas. Ces quatre dernières années, le nombre de touristes a augmenté annuellement de 11 %, atteignant les 3,5 millions de visiteurs. « L'agent orange ne nuit pas au tourisme », constate Mme Hoa. Selon elle, le flot de visiteurs ¯ qui comprend son lot d'anciens combattants américains ¯ est une bénédiction pour les victimes. « Plus on communique, plus on a de soutien pour elles. Et plus il y a de touristes, plus la ville engrange de bénéfices pour leur reverser des fonds. »

Le dynamisme économique permet ainsi à Phuong, 27 ans, de toucher cinq fois plus que l'aide minimale garantie par l'État. Cette jeune femme de Hoi An porte une attelle à la jambe droite, paralysée. Le bas de son dos déformé est douloureux. Ses parents ont été mouillés par les pluies d'agent orange.

Elle n'a appris qu'en 2005 les causes de son handicap, lorsque les autorités locales ont rassemblé les handicapés de l'arrondissement et les ont accompagnés à l'hôpital pour examen. Grâce à cette reconnaissance médicale et administrative, elle bénéficie d'une aide financière (un peu moins de 15 € par mois) et d'une carte d'accès gratuit aux soins.

Tout en plaidant pour davantage de soins et d'équipements dédiés aux handicapés, elle s'avoue cependant mal à l'aise avec l'argent américain versé via des ONG. Elle préférerait obtenir justice : « J'ai signé la pétition nationale pour soutenir le procès contre les fabricants américains de dioxine. Je voudrais que les coupables reconnaissent leurs responsabilités. »

Depuis sept ans, les plaintes déposées par les Vietnamiens dans l'État de New York n'ont cessé d'être rejetées tandis qu'elles aboutissaient pour une partie des anciens combattants américains. Un des arguments des juges : l'agent orange n'était pas considéré comme un poison à l'époque des faits. Loin de capituler, le Vietnam se prépare, cette année, à un nouveau procès, dans un autre État américain.

Par Anne-Laure Porée - Ouest France - 4 juillet 2011.