Oubliés pendant plus d’un demi-siècle dans leurs baraquements de fortune, ils vont être relogés à la fin de leur vie. Un deuxième déracinement ? Pour Paris Match, ces vieux Indochinois ont accepté de se raconter, avec ­mélancolie et discrétion.

Assise à la terrasse de son pavillon flambant neuf, Vo Thi Hong Legrand, 83 ans, regarde la maraîchère passer à vélo. Cette dernière porte le chapeau conique typique des Asiatiques. « Elle vient nous proposer des produits du pays : du liseron d’eau, de la coriandre, de la citronnelle, de la menthe, de l’ail… Mais moi je n’en ai pas besoin, je ne cuisine plus car je suis seule », indique la vieille dame dans un français approximatif. Elle cherche ses mots. Ses yeux se plissent encore plus quand elle cherche. Lentement, les images remontent : colonies, plantations, domestiques, Viêt-minh… Elle montre ses mains. De son Indochine natale, elle n’a gardé qu’une bague de jade. Tout le reste est parti quand son ancienne habitation a été broyée par les pelleteuses, l’hiver dernier. « Ma nouvelle maison est très propre, très commode… Mais je n’y suis pas heureuse. Je ne suis pas chez moi ici », ­explique-t-elle, en regardant la bicyclette s’éloigner derrière les baraquements du lotissement. Il y a encore six mois, c’est dans l’un de ces abris de fortune, au toit de tôle ondulée, marqués d’une lettre et d’un chiffre et sans eau chaude, qu’elle habitait. La mairie a décidé qu’il fallait tout reconstruire.« On ne peut pas laisser des gens vivre dans ces conditions. Rien n’est aux normes, il y a de l’amiante sous les toits et les risques, en cas d’incendie, sont trop importants », énonce Claire Pasut, maire de Sainte-Livrade-sur-Lot, un bourg de 6 000 habitants situé au cœur du département du Lot-et-Garonne. Un dossier a été déposé à l’Anru (Agence nationale pour la rénovation urbaine) en 2004. Un tiers du parc a déjà été détruit et remplacé par de coquets logements sociaux, au style « asiatisant ». Les travaux seront terminés en 2013. Les « tatas et les tontons », comme on nomme affectueusement les vingt-deux « ayants droit » encore vivants, arrivés là à la fin de la guerre d’Indochine, sont prioritaires au relogement. Logique pour la mairie. Trop tard pour les familles. « Ces personnes sont ­pudiques, elles n’osent rien dire, mais elles sont tristes car on les prive de l’endroit où elles ont passé toute leur vie. On les a parquées dans ces logements insalubres à leur arrivée en France. Pendant cinquante-cinq ans, on les a ignorées, et ­aujourd’hui on veut les reloger ? Certaines femmes ont plus de 90 ans, ça va les tuer ! » s’émeut, la voix chargée d’amertume, Daniel Frêche, un membre de la Coordination des ­Eurasiens de Paris (CEP) qui a grandi au camp.

Qui pourrait imaginer, en voyant ce quartier des bords du Lot en chantier, ce qu’ont vécu ses habitants ? C’est ici qu’ont échoué, en 1956, 1 160 rapatriés d’Indochine, dont 740 enfants. Couples franco-indochinois, veuves de militaires ou de fonctionnaires français, mères d’Eurasiens abandonnées… tous fuyaient le communisme. Né d’un père français métis et d’une mère chinoise, Henri Cazes avait 9 ans lorsqu’il est arrivé en France. « Nous habitions à Hanoi, dans une belle maison de style colonial, avec des domestiques. Nous avions une vie confortable. Et puis il y a eu la défaite de Dien Bien Phu en 1954, et les accords de Genève qui signaient la fin de la présence française en Indochine. Les communistes du Viêt-minh sont arrivés. En tant que Français, nous étions l’ennemi. Nous avons dû partir en catastrophe à Saigon, qui était encore libre. Nous sommes restés deux ans là-bas, sous des tentes, sans que personne ne sache quoi faire de nous. Et puis, un jour, on nous a dit de partir : « Soit vous restez au Vietnam et vous devenez vietnamiens, soit vous restez français et vous partez en France. Alors nous sommes partis », raconte ce chef de police à la retraite de 64 ans. Près de lui, assises à la table de la cuisine, sa sœur Claudine et sa mère, Vuong Cazes, préparent des « banh bao », petites brioches de viande vietnamiennes.

Silhouette fluette, la vieille dame de 91 ans écoute, l’air concentré. « On nous a donné quarante-huit heures pour partir. Seulement deux valises par famille étaient autorisées. Nous avons pris quelques photos, du riz et des casseroles », raconte-t-elle. En tout, plus de 50 000 Français d’Indochine, dont 5 000 Eurasiens, sont rapatriés par bateau, vers une métropole inconnue et fantasmée. « Pour tous, la France, c’est propre, blanc, c’est désirable », rapporte l’historienne ­Dominique Rolland. Le choc n’en est que plus rude. Le voyage dure vingt-trois jours. A leur arrivée à Marseille, les familles sont réparties dans les trois principaux centres d’accueil : Noyant-d’Allier, Bias en Lot-et-Garonne, et Sainte-Livrade-sur-Lot. Seul ce dernier camp existe encore, ultime témoignage d’un pan oublié de l’histoire d’Indochine.

Pas de toilettes, pas d’eau chaude

Chez les Cazes, on raconte volontiers cette histoire, faite de déracinement, de désillusions et de fatalisme. Dans la cuisine, les souvenirs s’égrènent au rythme de la fabrication des brioches. Juillet 1956. Des hordes de bus déversent les familles venues d’Indochine sur les bords du Lot. Des fils barbelés ­entourent le camp qui, au départ, devait servir de cantonnement aux ouvriers d’une immense poudrerie qui n’a jamais vu le jour. Il fait nuit. Un petit garçon s’interroge : « C’est ça la France ? » Les enfants pleurent. Les parents ont peur. Les militaires qui encadrent l’opération attribuent à chaque famille des ustensiles de cuisine et un logement : quatre pièces, faites de murs en brique, de plancher posé à même la terre et de plafonds en carton. Pas de toilettes, pas de douche, pas d’eau chaude. Sous les toits de tôle, les étés sont durs. Et les hivers glacials malgré les couvertures et le poêle à charbon distribués par les militaires. « Du provisoire », promet l’administration. Mais le provisoire s’éternise.

L’eau stagne sous les planchers. Les grenouilles remontent dans les maisons, les souris prolifèrent et les puces se cachent dans les matelas. Les maladies apparaissent. « Il faut attendre l’arrivée du docteur Daoulas, dans les années 60, pour qu’on nous installe des WC à l’extérieur des baraquements, des égouts, et qu’on cimente les murs de brique », rappelle Claudine Cazes. Les rapatriés d’Indochine sont administrés par des fonctionnaires issus des colonies. Les enfants vont à l’école. Dans les premières années, une discipline quasi militaire est imposée : couvre-feu à 22 heures, salut obligatoire du drapeau français, circulation soumise à autorisation… Certains comparent le Centre d’accueil des Français d’Indochine (Cafi) de cette époque à un « camp de concentration ». Le temps passe. L’Etat s’intéresse de moins en moins au sort de ses ressortissants rapatriés d’Indochine. Au fil des ans, les familles aménagent leurs logements, renouent avec leurs pratiques. Fervente bouddhiste, Vuong Cazes fabrique une petite pagode dans son salon. Si les enfants sont obligés par l’administration du camp de suivre des cours de catéchisme, le soir dans les maisons, ils apprennent les rites de leurs parents. « On avait notre école primaire, notre médecin, notre assistance sociale, notre curé dédiés…

On vivait isolés », se souvient Henri. Pour gagner leur vie, les hommes se font embaucher dans les usines de la région. Les femmes partent aux champs ramasser prunes, fraises, pêches, tabac, tomates et surtout haricots verts. Consciencieuse, bon marché et souvent payée au noir, cette main-d’œuvre est appréciée des agriculteurs de la région. Très vite, pour les Sainte-Livradais, les rapatriés d’Indochine deviennent les « Chinois verts ». « On nous appelait comme ça à cause des haricots verts. Dans les champs, on ne voyait que nos chapeaux coniques », explique Nina, une autre « enfant du camp ». Le soir, il faut encore équeuter les haricots pour la conserverie : 10 centimes de franc le kilo. Toujours ça de pris. L’hébergement a beau être gratuit, il faut bien payer l’eau, l’électricité, la nourriture et les affaires d’école. La vie est dure mais on se tait. Ceux qui se plaignent sont expulsés. L’accueil est « précaire et révocable », précise le règlement intérieur. L’arrêté Morlot vient le compléter : ceux qui montrent des signes de richesse, en s’offrant un vélo, une Mobylette ou un téléviseur, ne peuvent pas rester. Interdiction également de recevoir des voisins de l’extérieur. En 1981, l’Etat cède la tutelle du Cafi à la commune de Sainte-Livrade-sur-Lot, pour 300 000 francs. Mais, là encore, les différentes équipes municipales, qui ne savent pas quoi faire de ces encombrants Français, jouent le statu quo, « se contentant de tondre de temps en temps l’herbe alentour », d’après les habitants.

Un petit bout d’Indochine

Allongé sur son canapé, Emile Lejeune, 91 ans, tempère le discours pessimiste des habitants. « Après sept ans passés dans les goulags des Viêt-minh, ici c’est le paradis ! » s’exclame ce militaire à la retraite. Sur les murs défraîchis de son logis, des photos sépia montrent le beau jeune homme qu’il était dans les années 40. Mais pour ce fils de magistrat et de princesse annamite qui a passé son enfance entouré de précepteurs et de domestiques, les contingences matérielles importent peu. Retrouver un petit peu de chez eux : voilà ce qui compte vraiment. Au point que des ex-Indochinois continuent de traverser la France pour s’installer à Sainte-Livrade-sur-Lot. C’est le cas de Charles-Pierre Maniquant. Engagé à 17 ans en ­Indochine pour lutter contre l’invasion japonaise, il a été agent de renseignements en zone viêt-minh, puis il a combattu à Dien Bien Phu et en Algérie. Il se dit « amoureux du drapeau français ». Grâce à sa pension d’ancien militaire, il ­aurait pu s’installer n’importe où, pour sa retraite en 1966. Il a choisi Sainte-Livrade. « Je ne connaissais personne en France. Je suis venu chercher un petit bout de Vietnam », ­explique l’ex-para. Egalement retraité de l’armée, Antoine Phan Van Huon est venu « retrouver des compatriotes ».

Aujourd’hui, les pots de menthe, de persil chinois et de liseron d’eau égaient encore les façades. Mais la pagode et l’église n’ouvrent plus qu’en de rares occasions, principalement des décès. Seuls les plus fragiles, les veuves, les handicapés, les chômeurs et les personnes âgées, vivent encore au Cafi. Soit 123 personnes en tout. Les autres sont partis aux quatre coins de la France. Ils sont devenus médecins, policiers, professeurs, architectes… Ils ont réussi, comme on dit. « Paradoxalement, ce sont nos conditions d’existence qui nous ont donné la force de nous en sortir. Comme on était dans la misère, on n’avait pas le choix : il fallait partir et trouver un métier. Si on ne faisait rien, on s’enfonçait », témoigne Daniel Frêche. Mais on n’oublie pas le camp si facilement. Un lieu de pèlerinage

Chaque 15 août, enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants reviennent pour célébrer la fête de la Lune, très populaire en Asie. Au programme : des visites guidées du camp pour les descendants des rapatriés, des conférences et des repas aux saveurs asiatiques. D’un coup, le Cafi semble retrouver la vie qui l’animait il y a un demi-siècle. Sur le terrain central, là où se trouvaient l’école et la fabrique de chaussures, des ados jouent au foot. D’autres jeunes squattent le parking de l’épicerie avec leurs BMX et leurs skates. Ils habitent Carcassonne, Toulouse, Bordeaux, Paris… Ils ne se voient jamais pendant l’année, mais ils ne manqueraient cette grande réunion pour rien au monde. « Ici, c’est comme une grande famille. Nous nous connaissons tous. Tant qu’il restera des Eurasiens, le Cafi restera “le camp”. Mais après ? Que deviendra cet endroit ?  » s’inquiète Matthieu, un Parisien de 27 ans. « L’ambiance est moins asiatique. C’est triste mais les gens ne pouvaient plus vivre dans ces lieux insalubres. C’est à nous désormais de faire en sorte que le Cafi ne meure pas, en venant régulièrement et en l’animant », considère Cindy Gontran, une étudiante en sociologie de 18 ans venue aider ses parents au restaurant du camp pendant ses vacances. Un lieu de mémoire devrait bientôt être aménagé dans d’anciens baraquements, sous le contrôle des architectes des bâtiments de France. En attendant, les ­visites se multiplient. Cette année, près d’un millier de personnes ont assisté à la fête du 15 août. « Parmi eux, il y avait des Eurasiens, mais aussi des curieux qui ont eu l’information par le journal local, le Cafi est devenu un lieu de pèlerinage », commente ­Patrick Fernand, 54 ans, gardien de la paix et organisateur des festivités. Malgré ses transformations, le « camp des oubliés » est bel et bien ancré dans les mémoires.

Par Claire Lefebvre - Paris Match - 24 octobre 2011