Nguyen Van Huong est un chasseur de bois d’aloès de la province de Quang Nam sur la côte orientale du pays. Une activité qu’il exerce à ses risques et périls, car en 1999 il a enterré ses deux associés, battus à mort par des concurrents malintentionnés. Le bois d’aloès, appelé également bois d’agar, est une résine naturelle de couleur foncée, qui se forme sur les arbres do bau (Aquilaria) des forêts tropicales d’Asie du Sud-Est quand ils sont attaqués par un certain type de moisissure. Ce champignon a déclenché une sorte de ruée vers l’or : on murmure qu’un kilogramme de bois d’aloès se vendrait un million de dollars. Cependant, la quête des arbres pourrissants a coûté la vie à des milliers de bûcherons locaux, dans les provinces centrales du Vietnam.

Agé aujourd’hui de 60 ans, M. Huong a commencé sa carrière de chasseur d’essences il y a vingt ans. Il a ratissé les forêts de la province côtière de Phu Yên jusqu’au centre du Vietnam, mais il est rarement tombé sur un quelconque trésor. La quête du bois d’aloès a provoqué bien des drames. A 35 ans, Nguyen Han est veuve depuis trois ans, son mari, qui s’était enfoncé profondément dans la forêt à la recherche du précieux végétal, n’en étant jamais revenu. Un grand nombre d’autres aventuriers sont morts du paludisme ou d’autres maladies contractées dans la jungle.

Selon M. Huong, pour faire ce métier, il faut être fort et en bonne santé, à la fois jeune et expérimenté, pour pouvoir se protéger contre “les négociants escrocs et les voleurs”. De fait, dès l’instant où une équipe fait une trouvaille, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre et les auteurs de la découverte, sous la menace, se voient inévitablement obligés de céder le bois à des bandits pour un vil prix.

“C’est un produit rare et précieux, mais nous ne gagnons pas grand-chose. Ce sont les négociants qui se mettent dans la poche l’essentiel des profits”, se lamente l’un d’eux. Les voisins ne sont pas plus inoffensifs : les bûcherons doivent impérativement partager le peu qu’ils gagnent avec d’autres villageois. Et ceux qui voudraient se soustraire à cette règle “ne tarderaient pas à mourir”, précise M. Huong.

Il existe tout de même quelques chanceux. Comme Vo Hong Lien, 55 ans, un célèbre chercheur de bois d’agar. M. Lien a pu faire construire une nouvelle maison à deux étages grâce aux 36 000 euros que lui avait rapportés son activité. Il y a vingt ans, sa famille figurait parmi les plus pauvres de la région. Il a quitté les siens pour sillonner les forêts dans l’espoir de tomber sur le trésor végétal. En vain… jusqu’à l’année dernière.

Après avoir obtenu un tuyau, M. Lien et d’autres se sont rendus dans la forêt de K’Bang, sur les hauts plateaux de la province de Gia Lai, dans le centre du pays. Au sixième jour de leur expédition, les hommes ont enfin découvert la résine dans un do bau mort. Ils en ont récolté au total deux kilos, qu’ils ont vendus pour un million d’euros. A l’instar de ses coéquipiers, M. Lien a reçu 175 000 dollars. Les hommes ont partagé leur argent avec les membres de leurs familles et les villageois. Ils ont également construit des routes et un foyer culturel. Ils ont renoncé à leur métier pour créer leur propre commerce local d’objets artisanaux en bois. “Ce groupe est l’un des seuls à qui la chance a souri. La plupart d’entre nous rentrons à la maison les mains vides, après des années passées à marcher dans les forêts”, soupire un chasseur fatigué.

De guerre lasse, certains ont décidé de planter des do bau sur leur terrain. Mais la moisissure qui donne naissance à la résine du bois d’aloès demeure très rare, et sa formation impossible à maîtriser. Alors, ces nouveaux cultivateurs injectent des substances stimulantes à ces arbres, en espérant attirer les fourmis et les termites qui favorisent la transformation du cœur de bois en deux variétés précieuses, extrêmement recherchées en Asie, le tram et le ky nam. Mais même si les arboriculteurs peuvent vendre les tram et ky nam pour 2 900 euros l’arbre quelques années seulement après la plantation, les profits restent dérisoires, comparés à ce dont rêve toujours le chasseur d’essences.

Thanh Niên via Courrier International - 9 novembre 2011