Pour le premier jeu vidéo jamais produit dans le pays, la société Emobi Games a choisi le terrain de la débâcle française, plus grande victoire des temps modernes pour l'armée vietnamienne, espérant ainsi surfer sur la fibre nationaliste du pays communiste.

Les adeptes de la guerre virtuelle affrontent habituellement des Nazis de la Seconde Guerre mondiale ou des soldats de l'Armée rouge, dans des jeux produits en Occident.

Avec "7554", qui sortait vendredi au niveau national, ils peuvent s'en prendre aux colonisateurs français de 1946, début de la guerre d'Indochine, jusqu'au 7 mai 1954 (7.5.54), reddition de l'armée française.

"Ce n'est pas anti-français", les instructions n'invitent qu'à "tirer sur l'ennemi", a assuré à l'AFP Nguyen Tuan Huy, directeur de Emobi Games.

Mais les Vietnamiens gagnent quand même toujours à la fin. "Nous voulions faire un jeu sur l'Histoire du Vietnam, nous avons choisi Dien Bien Phu parce que beaucoup de gens sont fiers de cette victoire".

La bataille, deux mois de combats acharnés dans une vallée stratégique du nord-est du pays, est un événement fondateur de l'émergence d'un Vietnam indépendant. De quoi stimuler les ventes dans un pays où le nationalisme est inculqué dès le plus jeune âge.

"A travers les cinq heures de jeu, les joueurs vivent l'histoire glorieuse et émouvante de quatre soldats (...). C'est la première fois qu'une période historique glorieuse de la Nation est élaborée sur ordinateur", a estimé la télévision d'Etat VTV.

Mais d'autres n'apprécient pas de voir l'événement détourné à des fins mercantiles.

"L'Histoire n'est pas un jeu, quand il s'agit de vie et de mort, et de sang coulé", estime ainsi Dang Duc Tue, un des auteurs de "Dien Bien Phu vu d'en face, Paroles de Bo Doi", ouvrage publié en France et au Vietnam en 2010 qui donne la parole aux vétérans vietnamiens de la bataille.

Emobi Games se défend en assurant que sa vingtaine de développeurs, âgés de 23 à 33 ans, a porté une attention particulière aux détails historiques.

Les jeunes Vietnamiens "recevront beaucoup d'informations, comparables aux livres" de lycée, assure le patron qui précise avoir dû "coller strictement à l'histoire officielle" pour avoir le feu vert des autorités.

Les "gamers" de Hanoï, pour leur part, semblent surtout critiques de la qualité technique du jeu, comme en témoignent les commentaires postés sur Youtube où la présentation du jeu a été vue par plus de 100.000 personnes.

"Le graphisme est dépassé" et les animations "mauvaises", estime un internaute, qualifiant les concepteurs d'"amateurs".

"Ce jeu n'a pas un bon graphisme", renchérit un autre. Mais "les Vietnamiens ne sont pas riches comparés à d'autres pays (...), alors en tant que Vietnamien, je soutiens ce jeu pour qu'un jour, un bon jeu fait au Vietnam voit le jour".

Issu d'un secteur encore balbutiant, "7554" est le premier "jeu de tir subjectif" (First person shooter) du pays. Et ses développeurs, qui ont dépensé 17 milliards de dongs (611.000 euros) pour le mettre au point, sont principalement des autodidactes.

Huy espère lancer le jeu en février sur le marché mondial, via internet. Y compris en France, avec sous-titrage, en dépit d'un accueil qu'il craint peu favorable. "Quand nous voyons des jeux où il faut tuer les Vietnamiens, ça nous met en colère", reconnaît-il.

Mais certains Français semblent malgré tout ouverts à l'idée. "J'étais assez en colère quand je l'ai vu, mais finalement, il y a plein de jeux où vous devez tuer des Allemands ou des Russes et ils ne se plaignent pas", note un internaute.

Par Amélie Bottolier-Depois - Agence France Presse - 16 décembre 2011