Le président Nicolas Sarkozy a rendu hommage à un "journaliste, cinéaste et romancier de légende, fils spirituel de Joseph Kessel", dont l'oeuvre "était placée tout entière sous le signe de la guerre, et d'abord celle d'Indochine au cours de laquelle il avait été fait prisonnier, à Diên Biên Phu".

"Il y reviendra tout au long de sa carrière, notamment dans 'La 317e section', 'Le crabe tambour' ou 'L'honneur d'un capitaine'", note le chef de l'Etat dans un communiqué, en ajoutant qu'il a été "l'un des très rares réalisateurs français qui, grâce à l'universalité de son message, a obtenu un Oscar à Hollywood - pour son documentaire 'La section Anderson', filmé au Vietnam, qui inspirera Francis Ford Coppola et Oliver Stone".

François Fillon a estimé pour sa part que Pierre Schoendoerffer avait été "un grand témoin de notre temps". "Son oeuvre est admirable parce qu'il était lui-même un baroudeur, un humaniste et un grand seigneur", souligne le Premier ministre dans un communiqué.

Les cinéastes de l'ARP (Société civile des Auteurs Réalisateurs Producteurs) saluent pour leur part la disparition d'un "artiste" à l'"esprit indépendant, témoin attentif de son époque", qui "a posé sur l'écran les douleurs de son siècle et de la guerre", de "La 317ème section" (prix du scénario au Festival de Cannes en 1965) à "Diên Biên Phu" en 1994, en passant par le "Crabe-Tambour" en 1976 et "L'Honneur d'un capitaine" en 1982.

Le cinéaste français Pierre Salvadori, qui avait dîné avec Pierre Schoendoerffer en avril dernier lors du festival du film français de Los Angeles, se souvient d'un homme "assez ironique, vraiment à l'écoute, plein de souvenirs, d'anecdotes, et qui avait encore envie de tourner, qui était dans le présent, très tonique".

"J'ai été très surpris d'apprendre sa mort", a confié à l'Associated Press le réalisateur de "Hors de prix" et "De vrais mensonges". "Il fumait, il picolait, il était marrant", a-t-il poursuivi, en se disant "frappé par sa curiosité, son élégance", sa courtoisie et sa discrétion. "C'est ça qui m'a frappé chez lui. C'est quelqu'un qui avait de la tenue exactement comme ses personnages au cinéma", a-t-il souligné. "C'est un homme qui m'a beaucoup charmé en une rencontre."

Eric Garandeau, le président du CNC (Centre national du cinéma et de l'image animée), a rendu hommage dans un communiqué à "un auteur combattant" qui "a su mêler ses talents de romancier, de reporter et de cinéaste pour bâtir une oeuvre dense, pionnière, singulière, ouvrant le front d'un cinéma nouveau, de combat et d'engagement, au croisement du film d'auteur et du film de guerre".

Né à Chamalières (Puy de Dôme) le 5 mai 1928, Pierre Schoendoerffer avait travaillé très jeune dans la marine marchande avant de rejoindre l'Indochine en tant qu'engagé volontaire, travaillant comme caméraman au service cinématographique des armées en 1952. Prisonnier à Diên Biên Phu, puis libéré, il avait ensuite fait des reportages, notamment pour "Paris Match", dans de nombreux pays étrangers comme la Malaisie, le Maroc, le Yémen, l'Algérie et le Laos.

Il partagera ensuite sa carrière entre le cinéma et l'écriture. Plusieurs de ses romans ont été récompensés, comme "L'adieu au roi" (prix Interallié, 1969) et "Le crabe tambour" (grand prix du roman de l'Académie française, 1976).

The Associated Press - 14 mars 2012


Pierre Schoendoerffer, mort d'une légende

Diên Biên Phu vient de faire sa dernière victime. À 24 ans, le caporal-chef Pierre Schoendoerffer avait miraculeusement survécu à la guerre d'Indochine. Cinquante ans plus tard, il vient de rendre les armes. Sa vie se confond avec les pages d'un livre d'histoire.

L'histoire littéraire, d'abord. "La 317e section", roman largement autobiographique, révélera en 1963 ce que fut l'enfer de l'Indochine, où il servit comme cameraman au Service cinématographique des armées. Six ans plus tard, L'Adieu au roi décrochera un prix Interallié, et Le crabe tambour le grand prix du roman de l'Académie française en 1976.

Oscars

L'histoire journalistique ensuite. Schoendoerffer aurait pu être le fils de Joseph Kessel et d'Albert Londres. En Indochine, il filme les horreurs et les misères des combats, au Maroc, puis pendant la guerre d'Algérie, il est des deux côtés des barricades, avant de revenir au Vietnam pour se mêler aux GI américains, et plus tard en Afghanistan. À chaque fois, les sans-grade, les hommes de troupe l'intéressent plus que les officiers galonnés.

L'histoire cinématographique également. Schoendoerffer fait partie du club très fermé des Français oscarisés. En 1965, son documentaire La section Anderson est couronné par Hollywood. En 1978, Le crabe tambour décroche trois césars. Plus ou moins directement, Francis Ford Coppola dans Apocalypse Now et Oliver Stone dans Platoon feront référence à leur cousin français, dont ils reconnaissent la maestria. Viendra ensuite (en 1982) L'honneur d'un capitaine, inspiré de la guerre d'Algérie avec Jacques Perrin, Nicole Garcia, Georges Wilson, Charles Denner et Claude Jade.

"Homme libre"

Politiquement, Schoendoerffer fut souvent pris entre deux feux. La gauche lui reprochera d'avoir combattu pour maintenir "l'empire français", tandis que la droite le trouvera un peu trop cosmopolite. Il en souffrit silencieusement, maugréant de temps à autre dans sa maison du pays bigouden, où il passait le plus clair de son temps. Très tôt, ce natif de Chamalières, terre d'élection de Valéry Giscard d'Estaing dans le Puy-de-Dôme, fut fasciné par la mer, son immensité et sa férocité.

Il fit sien ce vers de Charles Baudelaire : "Homme libre, toujours tu chériras la mer." Pour le tournage du Crabe tambour, il embarqua toute l'équipe du film à bord d'un bateau de la marine française qui croisa sept semaines durant dans l'Atlantique nord. Pierre Schoendoerffer est le père du cinéaste Frédéric Schoendoerffer, à qui l'on doit notamment le film Scènes de crime et la série Braquo, et l'oncle du reporter-photographe Patrick Chauvel.

Par Jérôme Béglé - Le Point - 14 mars 2012


Pierre Schoendoerffer, un survivant de l'Histoire

Le cinéaste et écrivain Pierre Schoendoerffer est mort, mercredi 14 mars à l'âge de 83 ans, des suites d'une opération à l'hôpital Percy à Clamart.

Etre à la fois au cœur du cinéma français et, en même temps, irrémédiablement individualiste – et même, sans doute, assez seul –, telle fut la paradoxale position de Pierre Schoendoerffer, qui fut confronté, jeune, à une Histoire s'écrivant dans le sang et la violence et dont il voulut restituer, par l'écriture et l'image en mouvement, une ébauche de vérité.

Schoendoerffer occupa, dans ses années d'apprentissage, cette condition étrange qui était d'être à la fois un acteur et un observateur de son époque. Plus exactement, c'est sa qualité d'observateur qui fit, tout d'abord, de Pierre Schoendoerffer, un sujet de l'Histoire.

PRISONNIER À DIÊN BIÊN PHU

Il est d'origine alsacienne, mais il est né à Chamalières, dans le Puy-de-Dôme, le 5 mai 1928. Encore lycéen à Annecy, grand lecteur d'Herman Melville, Joseph Conrad ou Jack London, stimulé par la lecture du roman de Joseph Kessel Fortune Carrée et passionné par la mer, il s'engage dans un chalutier à voile. Mais il est surtout obsédé par un désir tenace, celui de raconter des histoires. Ainsi, hors le goût de l'aventure, son autre passion sera le cinéma.

Il se heurte à la difficulté de rentrer dans ce milieu professionnel ("C'est un château de Kafka", aimait-il dire). Il apprend, en lisant dans la presse un article consacré à la mort d'un caméraman de l'armée, l'existence d'un service cinématographique des armées. Il s'engage, effectue un stage au Fort d'Ivry et part en Indochine en 1952. Il est envoyé d'abord au Cambodge, devient caporal-chef et cameraman. Il filme les opérations militaires. Il est fait prisonnier à l'issue de la bataille de Diên Biên Phu, qui marquera la fin de la domination française sur l'Indochine, et survivra à l'épreuve d'une captivité particulièrement dure.

A son retour en France, il devient journaliste, travaille pour les actualités cinématographiques et part au Maroc, puis pour une Algérie qui commence à connaître les soubresauts sanglants de la lutte pour l'indépendance. C'est Joseph Kessel, son idole littéraire qu'il a rencontré à Hongkong après sa libération, qui lui permet de réaliser un film documentaire tiré d'un de ses propres livres, La Passe du diable, documentaire sur le jeu de bouzkachi, pratiqué en Afghanistan.

VIE MILITAIRE SUR LE TOURNAGE DE "LA 317E SECTION"

Le producteur en était George de Beauregard, à qui l'on devra aussi les premiers films de Jean-Luc Godard. Celui-ci s'attache au jeune aventurier et lui donne l'occasion de tourner deux adaptations de Pierre Loti, Ramuntcho et Pêcheurs d'Islande, en 1958. Le succès n'est pas au rendez vous, et la carrière de cinéaste de Schoendoerffer, qui a aussi commencer à écrire, est au point mort.

Beauregard, aristocrate du cinéma français, fasciné par le parcours de son réalisateur, lui permet d'adapter un récit que Schoendoerffer avait écrit en 1963 en pensant déjà à son adaptation cinématographique, La 317e section. Le tournage est pénible pour l'équipe, lâchée dans la jungle. "J'ai imposé à tout le monde la vie militaire, dira le cinéaste. Un film sur la guerre ne peut pas se faire dans le confort. Tous les matins, nous nous levions à 5 h et nous partions en expédition à travers la jungle. Nous étions ravitaillés par avion toutes les semaines. La pellicule était expédiée à Paris dans les mêmes conditions. De là-bas, on nous répondait télégraphiquement 'Bon' ou 'Pas bon'." Cela donnera un des plus grands films de guerre de l'histoire du cinéma. Une œuvre qui n'aura pas d'équivalent, et surtout pas dans le cinéma hollywoodien.

La 317e section met en scène une section de l'armée française durant la guerre d'Indochine. Celle-ci, composée d'un jeune officier, d'un sous-officier aguerri et de supplétifs locaux, est stationnée à la frontière du Laos. Elle a reçu l'ordre de se replier à 150 km au sud. Pendant ce temps, la bataille fait rage à Diên Biên Phu et le Vietminh encercle les protagonistes.

Le repli devient ainsi une longue marche, au cours de laquelle les hommes, et en particulier le lieutenant et l'adjudant, apprendront à se connaître. Sans doute n'avait-on jamais filmé la guerre à une hauteur aussi humaine, sans emphase, sans aucune considération sur les raisons du conflit et les idéologies qui lui donneraient un sens, adoptant un point de vue définitivement ancré au cœur de la troupe, face à un ennemi devenu invisible.

LES PERDANTS DE L'HISTOIRE

En restant au plus près des êtres qu'il filme, Schoendoerffer atteint à une grandeur inattendue. L'épopée métaphysique surgit derrière la sécheresse du style et l'indifférence du monde dont il témoigne. Jacques Perrin (le lieutenant Torrens) et Bruno Crémer (l'adjudant Wilsdorff) tiennent les rôles de leur vie. Le film remporte le prix du scénario au Festival de Cannes en 1965.

Après un film de hold-up plaisant mais anodin, Objectif : 500 millions, Schoendoerffer propose à Pierre Lazareff, qui dirige l'émission "Cinq colonnes à la une", de filmer une section de marines engagée au Vietnam. Cela donnera La Section Anderson, qui emporte en 1968 l'Oscar du meilleur film documentaire.

Schoendoerffer devient un écrivain reconnu. L'Adieu au roi, publié en 1969, inspirera en partie John Millius lorsqu'il écrira le scénario d'Apocalypse Now (1979).

Le Crabe-Tambour (adapté d'un de ses romans) en 1976, L'Honneur d'un capitaine en 1982, Diên Biên Phu en 1994 et enfin, Là-haut, un roi au-dessus des nuages, film-testament de 2004 (également tiré d'un de ses romans) poursuivent (avec des moyens moins radicaux que La 317e section) le roman des guerres coloniales perdues et des hommes qui les ont faites.

Le cinéma de Schoendoerffer devient le mausolée des rêves français d'une grandeur défunte et fantasmatique. Il aura mis en scène, non sans mélancolie, des perdants de l'Histoire qui sont aussi des figures que le cinéma français a, la plupart du temps, dédaignées.

Par Jean-François Rauger - Le Monde - 14 mars 2012