Bonnes nouvelles du Vietnam
Par Vietnam aujourd'hui le mercredi 15 août 2012, 11:37 - Infos en français - Lien permanent
Nguyên Huy Thiêp, l'auteur du «Général à la retraite», laisse éclater son imaginaire cruel et ironique. Jean Lacouture a lu pour nous ce grand ambassadeur du génie vietnamien.
A lire les textes de Nguyên Huy Thiêp, qu'on tient pour le Maupassant vietnamien, on mesure la justesse du propos que tenait voici plus de quarante ans, à propos du Vietnam en guerre, notre vieux maître Paul Mus: «Ce qui permettra au Vietnam de nous battre, c'est que les Vietnamiens ont comme nous le sens du système D, et qu'ils le pratiquent, eux, sur leur terrain.»
Voici plus de vingt ans que nous lisons les romans et les nouvelles de Nguyên Huy Thiêp, depuis ce «Général à la retraite» qui révéla son nom au public étranger. Je ne suis pas certain que le titre choisi pour présenter ce nouveau recueil, «Crimes, amour et châtiment», avec ce qu'il impose de slave, soit bien choisi, tant le climat de cet abondant recueil de nouvelles est marqué par ce qui est pour moi l'essentiel du génie vietnamien: la convergence constante entre un réel finement appréhendé, un imaginaire soigneusement contrôlé et un sacré qui est partout, vaguement menaçant.
Le monde est plein d'embûches, de ruses et de jalousies. La Chine est trop proche et le Bouddha, trop loin. Mais une vertu, pratiquée avec soin, permet de surmonter cette situation: la civilité, doublée d'un sens de la famille qui fait que Hô Chi Minh, héros national (fût-il démodé), n'est pas qualifié de «Grand» comme notre Louis, ou de «Terrible» comme Ivan, mais simplement appelé l'«oncle». Le mot suscite un débat éternellement repris, mais toujours délicieux: oncle paternel ou maternel? Avouez que la querelle a du charme.
Le recueil de M. Thiêp n'est pas fait que de sourires échangés autour d'une théière: on s'y tue, on s'y trahit, on se vole, même dans ce «Marché de la merde» de Son Tay, au nord de Hanoï.
L'auteur assure avoir entendu un étrange marchandage entre vendeurs et acheteurs d'excréments de vache et de poulet, la dernière sorte étant préférable pour la cuisson du porc ou du veau. On chuchote même que ceux de l'homme se prêteraient mieux que les autres à la préparation de la «morelle», l'aubergine asiatique.
Ce beau livre de Nguyên Huy Thiêp ne saurait évidemment se réduire à de telles notations. Ceux qui ont été les témoins des deux grands combats émancipateurs menés au XXe siècle par des Vietnamiens enfin soustraits à la férule chinoise retrouveront ici, par petites touches courageuses et ironiques, leur agilité de corps, de coeur et d'esprit.
Cette même agilité qu'ils n'ont plus qu'à utiliser contre ceux d'entre eux qui prétendent que la liberté arrachée au colonisateur ne doit profiter qu'à quelques-uns...
Par Jean Lacouture - Le Nouvel Observateur - 19 juillet 2012
Crimes, amour et châtiment, par Nguyên Huy Thiêp - Edition de l'Aube, 560 p., 28 euros.
Nguyên Huy Thiêp ne sortira pas du Vietnam
L'AFP parlait hier soir d'un voyage en France interdit par le pouvoir. Le grand écrivain dément. Pouvait-il faire autrement ?
Les éditions de l’Aube, qui le publient en France depuis des années comme elles ont longtemps publié Gao Xingjian, se réjouissaient d’accueillir début juin Nguyên Huy Thiêp. Des rencontres en librairies étaient prévues pour le lancement de «Crimes, amour et châtiment», une anthologie de ses nouvelles racontant un demi-siècle de l’histoire de son pays.
Elles se réjouissaient, on les comprend, puisque beaucoup considèrent l’auteur d’«Un général à la retraite» comme l’un des plus grands écrivains vietnamiens vivants. Ainsi Jean Lacouture, qui en parle à la fois comme d’un «féroce franc-tireur», d’un admirable conteur d’histoire et d’un «dramaturge dont la verve satirique peut faire parfois penser à Ionesco.»
Est-ce aussi l’avis du sympathique parti unique qui dirige la République socialiste du Vietnam? Le voyage a brusquement été annulé.
L’AFP, dont la correspondante à Hanoï disait hier soir qu’une interdiction des autorités était à l’origine de ce changement de programme, vient de se raviser. Elle publie désormais un démenti de l’intéressé. Il ressemble aux excuses que fournissent les gens polis lorsqu’ils ne veulent fâcher personne:
« L’information évoquant l’interdiction de mon voyage en France est fausse. J’ai été invité il y a environ un mois par email par les éditions de l’Aube à me rendre à cette occasion en France, et je leur ai répondu que je ne pouvais pas y aller car je suis âgé et malade. Je suis cardiaque et diabétique.»
Du côté des éditions de l’Aube, on «demande à prendre cette information avec la plus grande prudence». D’autant qu’il est bien compliqué d’en savoir davantage, si l’on en croit ce qu’elles disaient hier à l'AFP: «Thiêp, dont le seul délit est l’écriture, se retrouve une nouvelle fois dans un isolement difficile, courrier subtilisé, téléphone coupé et interdiction de voyager». Impossible, en somme, de le contacter directement.
«Je suis un écrivain toléré, pas interdit»
Une chose est sûre. S’il n’est pas un «militant acharné», comme le précise par ailleurs son éditeur, cet écrivain né en 1950 à Hanoï ne semble guère avoir la confiance du régime. Il y avait fait allusion, en 2005, dans les colonnes de «l’Obs», tout en racontant avoir «exercé cent métiers» dans son pays:
«Mon statut est étrange. Je suis un écrivain toléré, pas interdit. Pourquoi mes livres sont-ils publiés ou refusés? Impossible de savoir. ‘‘A nos vingt ans’’ a été refusé par tous les éditeurs qui n'ont pas voulu prendre le risque de le publier. Sans doute parce que je décris les problèmes cruciaux de la jeunesse. Mais un écrivain se doit d'écrire la vérité, surtout si elle est douloureuse.
Etre traduit et publié à l'étranger m'assure une certaine protection. La sortie en France de mon roman m'aidera sans doute à le publier au Vietnam. Le livre existe déjà en vietnamien sur internet. L'année dernière, j'ai provoqué une énorme polémique en publiant dans le magazine vietnamien ‘‘Aujourd'hui’’ une tribune, assez virulente, j'en conviens, contre la très officielle Association des Ecrivains, dont je fais discrètement partie. J'avais affirmé que 90% de ses membres étaient des écrivains nuls. Le journal a eu bien sûr quelques ennuis.»
Par Grégoire Leménager - Le Nouvel Observateur - 22 mai 2012
