Quand Thanh avait 20 ans, il a passé plusieurs mois enfermé au camp Badaffier, à Sorgues, petite ville du Vaucluse située à la sortie d’Avignon. Ville sans beaucoup de charme, dont l’activité essentielle tourne depuis un siècle autour de son immense usine de poudres et explosifs, une des plus importantes de France. En septembre 1939, à la déclaration de la guerre, le gouvernement français avait jugé légitime de puiser dans ses colonies les réserves en hommes dont elle avait besoin. Elle recruta, le plus souvent de force, des soldats (ces tirailleurs coloniaux que le film Indigènes, de Rachid Bouchareb, mit merveilleusement en scène), mais aussi des ouvriers, destinés à grossir les effectifs des usines d’armement, à l’arrière du front. Ces ouvriers, ce furent essentiellement des Vietnamiens. Des gens qu’à l’époque on appelait plutôt Annamites, mêlant l’erreur géographique (l’Annam n’est qu’une des trois régions du Vietnam) au mépris colonial.

Thanh et Muu avaient à peine 18 ans à l’époque. Ils firent partie de ces 20 000 Vietnamiens recrutés afin de soutenir l’effort de guerre de la “ Mère patrie ”. Thanh s’engagea volontairement, voulant fuir son milieu d’élite « indigène » soumise aux petits fonctionnaires français. Muu, par contre, n’eut pas le choix. S’il ne partait pas, les gendarmes menaçaient d’envoyer son père en prison. En quelques mois, l’Etat transporta 20 000 hommes de Saïgon à Marseille. La traversée durait 30 à 40 jours, entassés par centaines dans les cales d’un bateau, sommairement aménagées en immense dortoir. Avec interdiction de monter sur le pont, ne serait-ce que pour respirer quelques bouffées d’air marin.

A Marseille, ils transitèrent par la prison des Baumettes, dont la construction venait d’être achevée. C’est dans ces geôles que ces nouveaux « travailleurs indochinois » passèrent leur première nuit sur le sol de leur “ Mère patrie ” qu’ils venaient soutenir. Organisés en compagnies de 250 hommes, ils furent ensuite envoyés aux quatre coins de France, dans les villes ou villages abritant des usines d’armement, et en particulier des poudreries : Sorgues, donc, mais aussi Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône), Toulouse, Saint-Médard-en-Jalles (près de Bordeaux), Bergerac, Angoulême, Bourges, Roanne, etc. Muu se retrouva à Sorgues, et Thanh à Bergerac. Ils étaient logés dans des baraques rudimentaires, groupées en « camp de travailleurs indochinois », sans la liberté d’en sortir à leur guise. Sorgues, qui accueillit jusqu’à 4 000 Indochinois, possédait trois camps : Bécassières, Poinsard et Badaffier.

Très vite, en juin 1940, l’armée française fut défaite, et ces usines cessèrent de fonctionner. Le motif de la présence en métropole de ces travailleurs indochinois disparaissait, on organisa alors leur rapatriement. 5 000 purent alors regagner leur pays, puis la route maritime vers l’Extrême-Orient devint trop dangereuse. 15 000 Vietnamiens se retrouvèrent bloqués en France jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, et même au-delà. Parqués dans d’immenses camps de la Zone « libre », leur force de travail fut louée par l’Etat français dans tous les secteurs de l’économie où un besoin se faisait sentir : agriculture, travaux de forestage, percement de routes, assèchement de marais, industrie textile, salines, etc. Anecdote étonnante, car si peu connue : en 1941, quelques centaines d’entre eux furent envoyés en Camargue, afin de tenter de relancer une riziculture qui n’avait jamais réussi à prendre en France. La première récolte, en septembre 1942, fut un énorme succès. De là date la culture du riz en Camargue, … et la fortune d’un bon nombre de propriétaires arlésiens.

A ce moment-là, la compagnie de Thanh se trouve à Prendeignes, en Dordogne, en train de ramasser des châtaignes. Un matin, parce qu’il se présente en retard à l’appel du commandant, Thanh se fait violemment gifler. Il riposte, et lui, le colonisé, ose porter la main sur un fonctionnaire français. Le lendemain, il est envoyé au camp Badaffier de Sorgues. Un camp particulièrement sinistre, connu de tous les travailleurs indochinois, car c’est vers lui que l’administration française envoyait toutes les fortes têtes « annamites » qu’elle désirait mater. Il y passa trois mois terribles, avant de rejoindre sa compagnie, affectée à l’agriculture à Lattes, dans l’Hérault.

En 1945, la route vers l’Indochine devint à nouveau praticable. Sauf que l’Etat français choisit de réquisitionner tous les bateaux pour l’envoi de troupes destinées à vaincre les désirs d’indépendance du peuple vietnamien, mené par Ho Chi Minh. Les travailleurs indochinois durent patienter encore plusieurs années loin de leur pays. En 1948, on commença à organiser les premiers rapatriements, qui ne s’achevèrent qu’en 1952. Sur les 20 000 hommes du départ, 1000 choisirent de rester en France, le plus souvent parce qu’ils avaient trouvé une femme, et fondé une famille. Ce fut le cas de Thanh et de Muu.

Et après ? Rien. A aucun moment, l’Etat français ne songea à les indemniser pour le mal qu’il leur avait fait. Ni même à leur verser tous les arriérés de salaires qu’il leur devait. Ah oui, parce que j’oubliais ! Pendant toutes ces années d’utilisation de cette main d’œuvre, l’Etat encaissa l’argent des entreprises qui les employaient, sans jamais reverser de salaires à ces « Indigènes » - le service qui les gérait, au sein du ministère du Travail, s’appelait d’ailleurs le Service de la main d’œuvre indigène. Très vite, l’histoire des travailleurs indochinois de la Seconde guerre mondiale plongea dans l’oubli.

En 2005, tombant par hasard sur cette histoire, je menai une longue enquête qui aboutit, en 2009, à la publication d’un livre aux éditions Actes Sud : Immigrés de force, les travailleurs indochinois en France (1939-1952). Six mois plus tard, le maire d’Arles, découvrant l’origine de « son » riz, organisa une première cérémonie d’hommage aux travailleurs indochinois. Pour la première fois, un élu de la République reconnaissait dans un discours le tort que la France avait fait subir à ces hommes. Des enfants d’anciens travailleurs indochinois vinrent de toute la France pour assister, très émus, à cette reconnaissance officielle de l’histoire de leurs pères. Depuis, à leur demande, d’autres journées d’hommage ont eu lieu. A Saint-Chamas, à Toulouse, et maintenant à Sorgues. Ils aimeraient bien qu’un député ou qu’un ministre – voire le président de la République – prenne à son tour la parole. Thanh et Muu font partie des dix anciens travailleurs indochinois encore en vie.

Par Pierre Daum - Mediapart - 6 septembre 2012

Plus d'info sur travailleurs-indochinois.org


Sorgues : l'expo qui se souvient des 4 000 Indochinois "immigrés de force"

C'était il y a près de 70 ans. Hier en somme. Dès 1939 et la décision de faire appel à des "bras" d'Indochine, plus de 4 000 "travailleurs forcés" ont quitté cette lointaine colonie d'Extrême-Orient pour venir vivre et travailler en Vaucluse. Après Fontaine-de-Vaucluse, Apt et Sault, et avant Avignon et Bollène c'est donc le pôle Camille-Claudel de Sorgues qui accueille dès aujourd'hui l'exposition qui se souvient de cette époque. Et de ceux qui, pour l'administration, existaient sous l'appellation peu glorieuse "Main-d'Œuvre Indigène". Intitulée sobrement "Indochine de Provence, le silence de la rizière", l'exposition itinérante est proposée par le Musée d'histoire Jean-Garcin 39-45".

Elle présente l'histoire des travailleurs indochinois en deux volets : un volet national sur la base des panneaux constitués par Pierre Daum, journaliste au "Monde Diplomatique" à partir de son ouvrage "Immigrés de force, les travailleurs indochinois en France" (1939-1952), Actes Sud, 2009, ainsi qu'un volet départemental qui exposera les recherches conduites par le musée et qui mettent en lumière les traces de cette histoire en Vaucluse.

Grands absents des lieux de mémoire

Ils étaient plutôt discrets. Gentils, disait-on, et serviables. Propres sur eux, même si la vie en baraquement, à travailler dur, ne facilitait pas l'élégance. Certains de ces "Chinois" comme on les appelait, entre 1939 et 1948, déclamaient du Victor Hugo mieux que des maîtres d'écoles. D'autres souriaient juste pour dire qu'ils ne comprenaient pas. Dans le 84, ils ont posé leur destin essentiellement à Sorgues, dans les quartiers de Bécassières, Poinsart et Badafier. Dans la cité sorguaise, qui mieux qu'Anne-Marie Do Van Luong, ancienne directrice d'école à la retraite, peut évoquer cette période particulière à quelques kilomètres d'Avignon ? "Un récit oublié, grand absent de l'inventaire des lieux de mémoire pour ces exilés de force de 1939 à 1952..." précise à juste titre Claude Haut, président du conseil général de Vaucluse.

Le papa d'Anne-Marie Do Van Luong était du nombre, avec ce nom qui se décompose comme suit : "Do" c'est le nom de famille, "Van"c'est le sexe masculin et "Luong" le prénom. Et Anne-Marie de préciser : "Donc, mon vrai nom devrait être Do Anne-Marie avec au milieu "Thi" pour le féminin, mais à l'Etat civil on a pris comme nom patronymique Do Van Luong, sans essayer de comprendre !" Fils de propriétaire terrien, le papa d'Anne-Marie a séjourné aux Baumettes à Marseille en 1939, avant d'être affecté à Sorgues quelques mois plus tard et pris racine dans le camp des Bécassières.

"Un jour à La Poste, mon père a fait la connaissance de Paulette Perrin, qui est devenue ma mère, après s'être mariée à Villeurbanne" précise Anne-Marie. "Papa a travaillé un temps à la poudrerie de Sorgues, puis a été envoyé à Lyon, où il a travaillé à l'usine Berlier, avant de revenir à Sorgues en 1952. Plus tard, il a trouvé du travail au sein de l'entreprise de peinture Ricca, puis embauché au collège Diderot grâce à Maurice Goudet, qui était adjoint sous la municipalité de Fernand Marin" (ancien maire ndlr).

L'exil, et puis l'oubli

Ils arrivèrent 4 000. Et puis et puis, l'Histoire les a laissés sur le bas côté de la route. Une partie d'entre eux repartant au Vietnam. On n'en a jamais plus reparlé. "Non, on n'en parlait pas. On savait que nos pères venaient de là-bas. Mais ils ne racontaient pas pourquoi, ni comment ils étaient arrivés ici" dit Anne-Marie Do Van Luong. Elle, quand elle était petite à Sorgues, on l'appelait la "Chinoise verte" et ça l'ennuyait beaucoup. Mais c'est tout. Il aura fallu attendre 2009 et le travail, notamment, d'un journaliste, Pierre Daum, pour que l'on se souvienne de ces anonymes du labeur, recrutés pour la plupart de force, sans salaire, au service de la France. Et pour que l'on rende à Anne-Marie, et à son amie Suzanne Nam Nguyen-Hoaï, une histoire. Celles de leurs pères et de plusieurs milliers d'inconnus. Des hommes destinés à travailler dans les poudreries de France, dans les entreprises privées ou publiques, dans les salines. Les plus nombreux n'ont pas eu le choix : un fils devait partir dans chaque famille, pauvre de préférence (les riches payaient pour rester). Au final, tous se sont retrouvés dans ces baraquements au confort spartiate. Mal nourris, mal logés. "Mais pas forcément mal aimés" raconte Anne-Marie.

L'exposition de Sorgues se prolonge jusqu'au 29 septembre et, jeudi, une plaque sera posée à la mémoire des travailleurs Indochinois à Bécassière. Quant à l'expo, elle sera accueillie à Avignon dès le 4 octobre à la Bibliothèque de l'Université.

Par Dominique Conti & Silvie Ariès - La Provence - 4 Septembre 2012