C'est lui, ce dieu terrible tout en bras déployés, qui accueille le visiteur sur le linteau du gopura – "porche" – oriental du temple de Banteay Srei, sans doute l'un des plus beaux exemples d'architecture pré-angkorienne.

Mais le 17 décembre 1923, alors qu'il s'apprête à commettre son forfait et à accomplir sa tâche de pilleur de ruines, ce n'est pas du tout ce qu'André Malraux a vu : à l'époque, le temple de Banteay Srei, à 20 km au nord-est d'Angkor, est presque totalement écroulé. Ce qu'on voit de lui aujourd'hui, ce miracle de grès rose, serti d'un écrin de forêt, dont le nom khmer peut signifier à la fois femme et beauté, n'a plus rien à voir avec l'amas de pierres que découvrent André Malraux, Clara, son épouse, et leur complice, l'ami Louis Chevasson, après trente heures d'une progression harassante dans la jungle.

Il faudra la patience du grand archéologue Henri Marchal qui, après l'aventure malrauxienne, fera reconstruire pierre par pierre le temple, pour nous en offrir aujourd'hui cette forme aboutie, ces trois "tours" centrales ordonnées à nouveau autour du sanctuaire principal, toutes ornementées de bas-reliefs et de statues.

La rapine archéologique

Les statues, c'est ici le sujet : tout le monde se souvient plus ou moins de la rapine archéologique du sieur Malraux, l'un des mythes – pas très glorieux, celui-là – associés à la légende du futur ministre de la culture du général de Gaulle.

Replaçons ce croustillant épisode dans son contexte. Malraux, qui à l'époque n'était encore qu'un écrivaillon doué dont la besace littéraire ne contenait guère plus qu'un maigre livre vaguement surréaliste, Lunes en papier (1921), vivait, entre autres, de la publication d'ouvrages érotiques (qui n'étaient pas de lui...) et de placements en Bourse. Ces derniers permirent au couple formé par André et Clara de mener plutôt grand train durant deux ans.

Puis le rideau tombe sur les succès du Malraux boursicoteur : les actions de la mine mexicaine sur laquelle il a placé tout leur argent s'effondrent. C'est la ruine. Il faut bien faire quelque chose, mais quoi ? A Clara qui lui pose la question, le futur combattant de la guerre d'Espagne et le héros des Ardennes donnera cette fameuse réplique : "Vous ne pensez quand même pas que je vais travailler ?"... On est au début de l'année 1923, Malraux a 22 ans.

Il lui en fallait plus pour se laisser démonter. Le futur narrateur génial du Musée imaginaire (1947), qui fréquente le Paris des lettres et possède déjà quelques connaissances des civilisations de l'Asie, a une idée. Un projet qui permettrait de combiner son goût pour les arts et son besoin d'argent. Quelques mois plus tôt, dans la revue de l'Ecole française d'Extrême- Orient (EFEO), il a lu un article d'Henri Parmentier, l'un des meilleurs spécialistes de l'art khmer, qui mentionne un petit temple nommé Banteay Srei.

Pour lui, ce monument serait l'un des joyaux emblématiques de l'époque pré-angkorienne. Construit durant la seconde moitié du Xe siècle sous le roi Rajendravarman, le temple n'avait été découvert par les Français qu'en 1914 et restait presque inconnu d'un public plus large. Mais Malraux l'a repéré. Il a l'intelligence et la sagacité de le choisir parmi d'autres ruines potentielles.

L'aventure débouche sur un livre

Il décide alors de monter une expédition, d'aller sur les lieux et de desceller des statues. Il est sûr de les vendre un bon prix chez des antiquaires. Le couple embarque pour l'Extrême-Orient. Arrivé à Siem Reap, la ville située près des temples, Malraux organise le voyage. L'aventure débouche sur un livre, La Voie royale (1930). Roman loin d'être totalement autobiographique, comme on va le voir, mais dont une partie de l'intrigue donne une image véridique de l'aventure de Malraux dans la jungle d'Angkor. Comme souvent chez lui, c'est la fiction qui dépasse la réalité et non l'inverse.

Le début du livre raconte les préparatifs et la mise en place de l'expédition par un jeune archéologue, Claude Vannec. Le personnage présente de nombreux traits communs avec Malraux. Vannec a rencontré sur le bateau qui l'emmène de France en Indochine Perken, un vieil aventurier qu'il convainc de se joindre à lui pour piller des statues près des "villes mortes du Cambodge". Non loin, lui dit-il, de la "Voie royale, la route qui reliait Angkor et les lacs au bassin de la Ménam. Aussi importante jadis que la route du Rhône au Rhin au Moyen Age".

Pour ce qui est du vol des statues proprement dit, le livre est sans doute assez fidèle à ce qu'ont vécu les apprentis pillards archéologues. Même si les versions de Clara, dans son livre Nos vingt ans et celle de Vannec-Malraux dans La Voie royale diffèrent légèrement : Clara, à la vue de Banteay Srei, reste éblouie devant ce monument "écroulé en partie, mais dressant néanmoins sur les deux côtés des murailles encore affirmées, ce temple rose, orné, paré, Trianon de la forêt sur lequel les taches de mousse semblaient une décoration". "Nous étions, écrit-elle, suffoqués par la grâce de sa dignité."

Malraux a pour une fois le verbe moins haut : "Des pierres, des pierres, quelques- unes à plat, presque tout un angle en l'air", voilà les mots qu'il met dans la bouche du pilleur Vannec. Un peu plus sobre que la description du "Trianon" perçu par une enthousiaste épouse... Retrouvant quelque lyrisme, Malraux-Vannec décrit plus loin "ce temple écrasé sous un si décisif abandon" qui dégage "quelque chose d'inhumain", faisant "peser sur les décombres et les plantes voraces fixées comme des êtres terrifiés une angoisse qui protégeait avec une force de cadavre ces figures dont le geste séculaire régnait sur une cour de mille-pattes et de bêtes des ruines". Aversion connue de Malraux pour les insectes, tout ce qui rampe et grenouille dans cette jungle vorace, "perdue dans l'universelle dégradation des choses sous le soleil invisible".

Scier les blocs n'est pas une mince affaire

Comme dans le livre, scier les blocs où sont sculptées les fameuses devatas, déesses gardiennes de temples finement ciselées sur les portes de l'une des trois tours du temple, n'est pas une mince affaire. Il faut ensuite hisser les blocs sur les chars à bœufs et trimbaler le tout à Siem Reap, où les autorités françaises soupçonnent Malraux d'avoir des objectifs ne se limitant pas uniquement à des fins archéologiques. L'ordre de mission qu'il avait réussi à obtenir auprès du ministère des colonies, grâce aux contacts noués avec des grands noms d'orientalistes parisiens, ne rassure pas tout à fait les fonctionnaires.

Le forfait accompli, livre et réalité prennent des chemins différents. La réalité : à son arrivée à Phnom Penh en bateau, après avoir traversé le "grand lac" Tonlé Sap chargée du poids des devatas, la fine équipe s'aperçoit qu'elle a été dénoncée. Avant même son départ et peut-être par l'un des guides qui les a accompagnés. Leur chaloupe est inspectée par la police, qui ne tarde pas à découvrir les statues. On connaît la suite : mandat d'arrêt, assignation à résidence, tribunal, procès.

Le 21 juillet 1924, Malraux est condamné à trois ans de prison et cinq ans d'interdiction de séjour. Un verdict dont la sévérité va choquer la rive gauche et les milieux littéraires, où l'apprenti écrivain n'est plus tout à fait un inconnu. L'affaire a un retentissement à Paris qui pèsera sans doute sur l'arrêt en appel. Le 28 octobre, l'écrivain est finalement condamné à un an de prison avec sursis, sans interdiction de séjour.

De quoi s'était-il rendu coupable en fait, dans ce protectorat français du Cambodge ? Les règles y semblent encore assez floues en terme de conservation du patrimoine, même si le roi du Cambodge a promulgué, le 18 octobre 1923, un décret visant la protection des monuments. Une semaine seulement après que Malraux eut embarqué à Marseille sur un navire au nom prédestiné : L'Angkor...

Après la réalité, le livre. Il suit une trajectoire pour le moins différente : Vannec et Perken parviennent, eux aussi, à extraire les blocs et leurs statues. Mais, contrairement aux époux Malraux, bourgeois désargentés plongés dans une aventure à l'illégalité vague que la justice a sanctionnés somme toute modérément, les deux protagonistes vont expérimenter, pour leur plus grand malheur, toute la "sauvagerie " des régions reculées d'Extrême-Orient.

Un festival d'exaltations viriles

Malraux a peut-être été inspiré, pour le personnage de Perken, par le Kurtz de Conrad dans Au coeur des ténèbres (1899) ou par la vraie aventure d'un hurluberlu qui se couronna, en 1888, Marie Ier, roi des Sedang, une population autochtone du Vietnam. Perken est, en effet, plus ou moins devenu une sorte de souverain autoproclamé, dans une région d'indigènes qu'il a éblouis par son charisme. Mais sur le chemin du retour, après avoir perdu leur guide, les deux hommes ont pénétré dans un secteur "insoumis", aux mains des tribus Moi.

Alors que, blessé par les "sauvages" mais toujours aidé par Vannec, Perken, la gangrène aidant, se prépare à vivre ses derniers moments, Malraux se livre à un festival d'exaltations viriles et de réflexions pesantes et définitives sur la mort qui vient. Vannec : "Vainqueur ou vaincu, il ne pouvait en un tel jeu que gagner en virilité, qu'assouvir ce besoin de courage, cette conscience de la vanité du monde et de la douleur des hommes"...

Perken, presque agonisant : "Il n'entendait plus que lui, comme si lui seul eût pu s'accorder à la fournaise qui arrachait son âme à la forêt, comme s'il eût seul exprimé la réponse obsédante de sa blessure à ce ciel sacré. La vie était là, dans l'éblouissement où se perdait la terre." Et puis cette dernière exhalaison de l'âme avant l'extinction des feux : "Il n'y a pas de... mort... il y a seulement... moi, moi qui vais mourir."

Cette écriture enflée, ce trop-plein émotionnel et métaphysique face à l'inconnu de la mort, de la souffrance, du destin ainsi qu'à la façon d'y répondre, tout cela paraît bien loin de l'aventure, certes non sans panache, du trio des pilleurs de Banteay Srei. Nullement menacé, lui, d'être transpercé par la lance d'un sauvage en étui pénien, mais plutôt de se faire remonter les bretelles par l'administration coloniale...

"Malraux fit preuve d'un réel courage"

Pour Dominique Soutif, l'actuel responsable à Siem Reap de l'EFEO, deux choses sont à mettre en balance : "D'abord, dit-il en nous recevant dans son petit bureau encombré dominant la rivière qui traverse la ville coloniale, Malraux fit preuve d'un réel courage : il fallait quand même le faire, à l'époque, pour arriver à Banteay Srei ! Ensuite, le côté pilleur de temples pour se faire de l'argent, c'est indéfendable, comme a essayé de le faire André Breton en cherchant à exonérer Malraux. Le talent littéraire ne justifie rien !"

Autre réaction ambivalente, celle de Jean Lacouture, dans sa biographie d'André Malraux (Une vie dans le siècle, 1976, Seuil): "On ne peut réduire l'entreprise des Malraux à une opération de rapine de nature à "renflouer" des joueurs malchanceux, écrit-il. Au moment d'interpréter les actes d'un homme, il faut toujours se garder de viser trop bas – surtout s'il s'agit d'un homme qui devait écrire La Condition humaine et commander l'escadrille Espagna. Se refusant à viser trop bas, tirerait-on trop haut en attribuant à l'aventure un objectif essentiellement esthétique ? (...) Oui, probablement..."

Comme si le vol n'avait pas eu lieu, disions-nous au début de ce texte. Oui, car les délicates devatas ont été replacées in situ quand Henri Marchal a reconstruit Banteay Srei. Elles sont assez faciles à retrouver. A l'aube d'un jour de juillet, dans un silence encore absolu avant l'arrivée des touristes, alors qu'un soleil à peine rasant éclairait le grès rose de Banteay Srei, un policier affable qui connaissait parfaitement l'histoire nous a fait franchir le cordon protégeant le coeur du sanctuaire pour montrer les (deux ou trois, ce n'est pas clair) statues naguère dérobées.

Alors les voici enfin, ces déesses souriantes, la main droite alanguie le long d'un corps mince ceint d'un drapé magnifique, la main gauche rejetée sur l'épaule tenant une fleur de lotus. C'est tout juste si, entre le front et le visage, comme le désigne notre guide policier, on voit l'incise marquant les coups de ciseaux perpétrés par l'équipe Malraux.

Elles sont bien là, intactes, si belles. Le flic cligne de l'œil et dit, en français : "Regardez, c'est la femme parfaite !" On sent bien qu'il le pense, d'ailleurs, tant de beauté l'émeut. Et c'est lui qui fait remarquer que l'une des statues sourit plus que les autres. Il a raison : elle a l'air amusé et coquin des divinités qui, tel Shiva dansant sur le monde, savent qu'elles ont devant elles l'éternité.

Par Bruno Philip - Le Monde - 12 Août 2013