La folie : une maison au style extravagant censée être le symbole d'une réussite et la promesse d'une autre vie mais qui sera ceux de l'échec et de la mort.

On parle ici de mort littéraire. Le "vrai" Almayer, un homme dont le nom s'écrivait Olmeijer et qui vécut ici, à Berau, au nord-est de la grande île de Bornéo dans la seconde moitié du XIXe siècle, n'a pas connu la fin misérable que va lui donner un marin au long cours, le capitaine Jozef Teodor Konrad Korzeniowski, qui, devenu écrivain, signera du pseudonyme de Joseph Conrad son premier roman, La Folie Almayer (1895). De même, sans doute, la maison du "vrai" Almayer n'a pas dû être la curieuse folie décrite dans le livre...

Le roman raconte l'histoire de la déchéance d'un commerçant hollandais de Bornéo "perdu dans son rêve de puissance et de fortune" qui s'efforce de mettre en place l'expédition lui permettant de retrouver le trésor perdu de son beau-père, pirate nommé Lingart, dont il a jadis épousé la fille. De ces noces est née Nina, une jeune femme à l'éblouissante beauté.

Les tribulations du Hollandais se déroulent sur fond d'aventures exotiques où l'on se dispute en coulisses ou à coups de mousquet le pouvoir et la richesse entre militaires bataves, trafiquants malais, commerçants arabes et sultans d'opérette.

Berau, 60 000 habitants aujourd'hui, s'est urbanisée, et les maisons au degré de pauvreté variable se sont resserrées les unes sur les autres. Quand on l'aborde depuis le fleuve, venant de la direction de la mer, l'une des premières choses que l'on remarque, ce sont de très vilaines mosquées modernes, aux dômes luisant sous le soleil, qui pointent sur l'horizon leurs minarets vert cru.

Il serait vain, bien sûr, d'essayer de localiser avec précision l'endroit où se trouvait la demeure d'Almayer, dont le livre indique tout de même qu'elle se situait près du confluent des deux rivières Kelai et Segah qui forment le Berau, le fleuve donnant son nom à la ville.

Un matin, la fille du dernier sultan, la princesse Aji Putri Kanik Berau Sanwipa, une très élégante et très charmante demoiselle de 92 ans qui jouit d'un certain recul sur le temps passé, nous expliquera à quel point les choses ont changé : "Oh, je me souviens bien que, dans les années 1930, dira-t-elle avec un geste vague et délicat en désignant la rive du Berau depuis son palais construit de l'autre côté de la rivière, il n'y avait le long de la berge qu'un simple alignement de maisons espacées..."

Quand on marche donc au bout du kampung, à l'extrême pointe de la ville, il n'y a pourtant pas de doute : c'est bien là qu'un soir, le visage plissé par l'effort, la belle Nina remonte la rivière sur son espèce de pirogue. Sa vie est près de basculer : dans quelques instants, elle va rencontrer le fils du rajah de Bali. Résultat : coup de foudre instantané entre Nina et le mystérieux prince et coup fatal pour l'existence déjà mal engagée de Kaspar Almayer le malheureux.

Relisant ces lignes in situ au crépuscule sur le port désormais encombré de petits cargos et de remorqueurs, à l'heure où se déchaîne l'appel des muezzins et où le soleil couchant illumine d'une teinte orangée les berges ébouriffées de jungle, on n'imagine pas seulement la belle Nina courbée sur ses rames et voguant vers son destin ; on devine aussi, comme en ombre chinoise dépliée sur un fleuve qu'il a lui- même remonté, la casquette du capitaine Korzeniowski, Joseph de son prénom, Conrad de son alias.

Car, comme on l'a dit plus haut, non seulement Almayer a existé, mais Conrad l'a connu : en 1886, quand ce dernier navigue pour la première fois sur le Berau à bord du vapeur Vidar en provenance du détroit de Makassar, il va faire la rencontre du seul Européen de la petite ville. Celui-ci s'appelle donc en réalité William Charles Olmeijer ; c'est un commerçant métis de père hollandais, né à Java en 1848.

D'Olmeijer "le vrai", on ne sait pas grand-chose d'autre ; on ne sait pas non plus à quel point son personnage était proche du caractère pathétique d'Almayer "le faux". Piquant détail, quand le roman parut en 1895, Charles Olmeijer vivait encore à Berau. Sans doute n'a-t-il jamais eu vent de la publication du livre. Si c'est le cas, tant mieux pour lui : espérons qu'il n'ait rien su de ce que le capitaine Conrad avait fait de lui dans cette sombre Folie qui porte – presque – son nom...

Joseph Conrad ne serait venu que quatre fois à Berau – qu'il va appeler Sambir dans le livre – et n'y aura passé sans doute en tout et pour tout guère plus de quatre semaines. Mais cela lui aura suffi pour s'emparer à des fins imaginaires de la personnalité d'Olmeijer. Et aussi pour décrire à profusion, parfois presque avec une certaine complaisance, le caractère excessif de la nature, la violente couleur des ciels, l'exubérance tropicale. "L'intense travail de la nature se poursuivait ; les plantes s'élançaient vers le ciel, se mêlaient, s'entrelaçaient dans une inextricable confusion, grimpaient frénétiquement, brutalement l'une sur l'autre dans le terrible silence d'une lutte désespérée pour atteindre là-haut le soleil qui donne la vie – comme brusquement frappé d'horreur par la masse bouillonnante de corruption au-dessous d'elles, par la mort et la pourriture dont elles avaient surgi"...

Le penchant de cet écrivain au long cours pour peindre l'effrayante nature dans un contexte tropical – Indonésie, Congo, etc. – sera peut-être l'une des sources d'un malentendu et l'objet d'une certaine frustration : sa réputation d'"écrivain exotique" exaspérait Conrad. C'est en tout cas ce qu'il écrivit à l'un de ses amis, même si, beaucoup plus tard, il renia son étiquette de "tragédien" des bouts du monde, regrettant que cette dernière l'ait privé d'un "nombre considérable de lecteurs"...

Pourtant, ce qu'il affirma également par ailleurs, c'est qu'il entendait révéler dans ses oeuvres la dimension tragique de l'homme en décrivant la noirceur de son destin. Ses personnages, Kurtz au Congo, le "Nègre" du Narcisse, son Lord Jim du livre éponyme, tous vont connaître une mort cruelle ou pathétique. Ce qui sera le cas d'Almayer : incapable de se remettre de la trahison de Nina, qui a fui avec le prince de Bali, choisissant ainsi quelqu'un de sa race plutôt que la civilisation de l'homme blanc, le vieil Hollandais décide de fumer de l'opium dans une pièce crasseuse de sa folie jusqu'à ce que mort s'ensuive...

Le traducteur français de Conrad, Sylvère Monod, indique, dans la préface à sa traduction de 1982, que Charles Olmeijer fut enterré à Berau en 1900. C'est possible mais pas certain : ici l'on raconte qu'il aurait en fait été inhumé ailleurs en Indonésie.

Un soir, chez lui, le professeur Achmad Maulana, un personnage aux traits émaciés, à la courte barbe blanche, nous a en effet donné cette information inattendue : "Le fils d'Olmeijer est enterré, quelque part dans la jungle, près d'un pavillon chinois qui est lui-même une tombe"... Un fils ? Ah bon ? Pas de fille, alors ? Et le père ? "Il repose à Makassar, dans l'archipel des Célèbes"...

Une quête s'imposait alors, celle de la recherche d'une tombe. Le lendemain, nous traversons le fleuve et allons poser la question à la fille du dernier sultan déjà citée plus haut. La très vieille dame, le front ceint d'un simple turban noir, la main droite reposant sur une canne à pommeau d'argent, n'a pas mis longtemps à réagir : "Olmeijer ? Ah mais oui, il a longtemps vécu ici, je ne l'ai pas connu parce que je suis née en 1921, mais beaucoup de gens se souviennent de son nom. Oui, sa tombe est quelque part dans la jungle." Et puis elle observe inopinément, plongeant pour de bon son interlocuteur dans la perplexité la plus totale : "C'était peut-être un Français, d'ailleurs..."

Plus tard, à l'heure où les ombres s'allongent sur Berau, nous voici, tel Conrad le marin, quoique plus modestement, accroupi au fond d'une pirogue qui prend l'eau, en train de remonter le cours du fleuve. A la barre trône un homme âgé dépourvu de toute denture.

Sur la berge, au-delà d'une sorte de vaste crique qui prolonge la bande de terre du palais du sultan, le pavillon chinois est en vue. C'est effectivement un édifice typiquement chinois, comme le signalent les toits de tuiles vernissés recourbés à leurs extrémités. Une plaque révèle que sont enterrées ici les cendres de deux personnes, vraisemblablement un couple : Liem Dan Tui, mort le 20 novembre 1901, et Kam Bun Seng, le 10 décembre 1902.

Le Maulana à barbichette avait suggéré de continuer le chemin sur berge. On marche. Mais il ne mène nulle part. Devant, il n'y a rien qu'une forêt épaisse où il est impossible de s'enfoncer. Plus loin sur le rivage, un vieil homme torse nu se savonne sur un ponton. Nous lui demandons notre chemin. Oui, bien sûr, il connaît la tombe de l'"Orang Blanda" – "le Hollandais". C'est par là ! Si on lui donne 100 000 rupiah – 7 euros –, il nous y conduit. L'homme se rhabille et fait le geste de se trancher la gorge en criant. Après un instant d'hésitation sur le sort funeste qu'il nous réserve peut-être, on finit par comprendre qu'il fut un guérillero contre l'occupant japonais, en 1945. On débarque sur la boue du rivage, et l'homme nous entraîne dans la jungle en ouvrant un chemin au coupe-coupe.

"Là !", dit-il, après une dizaine de minutes de marche dans les taillis. Il montre une forme sombre sous la mousse. A coups de couteau, il dégage une stèle verticale placée sur ce qui semble bien être une pierre tombale. Mais rien, aucune inscription visible ou alors le temps l'a effacée. Est-ce la sépulture d'Olmeijer fils ? Ou d'Olmeijer lui-même, puisqu'il se pourrait quand même qu'il ait été enterré à Berau ? Quand on se penche sur la berge, on voit aussi une autre tombe, fracassée celle-là, tombée près de l'eau en raison d'un glissement de terrain. Qui d'autre peut bien avoir été enterré là aussi, dans ce coin de jungle perdu, inaccessible ? On risque de ne jamais le savoir.

Au département des affaires culturelles de Berau, un M. Sappruddin nous a raconté avoir demandé à l'ambassade des Pays-Bas à Djakarta si l'ancienne puissance coloniale entendait restaurer les tombes de ses ressortissants de Berau. On lui a sèchement répondu que cette question n'était plus du ressort des autorités néerlandaises.

Adieu donc Olmeijer-Almayer, pourris donc tranquille dans l'humus de Berau, personne n'ira jamais te chercher, tu es mort, enterré, oublié ! Après tout, quelle importance : comme l'a écrit un jour Joseph Conrad, qui n'a jamais fait montre d'un optimisme excessif, la vie, "c'est un moment, le clignement d'un oeil et puis rien ne reste. Rien, pas de pensée, pas de son, pas d'âme. Rien". De profundis, Almayer.

Par Bruno Philip - Le Monde - 16 août 2013