La politique d’ouverture et le libéralisme économique ont modifié la configuration de la ville et les mentalités qui s’adaptent aux nouvelles règles du capitalisme sous la tutelle communiste. Et que dire des gens ? Un haut niveau de courtoisie, le sourire et le sens de l’accueil en prime. Vue du ciel, Saigon, l’ancienne capitale du Sud ressemble à une immense fourmilière en agitation permanente. La ville d’Hô-chi-Minh, qui explose en démographie et en vitalité, recèle bien des miracles de savoir-faire et d’organisation. Saigon devient officiellement «Hô-Chi-Minh-Ville» en 1975, après 30 ans de guerres successives que nos aînés de la presse nationale ont couvert au prix de lourds sacrifices humains. En effet, le 8 mars 1974, 15 journalistes et techniciens algériens trouvent la mort dans un crash d’avion qui a heurté un piège à blindé à Hanoi.

Enserrée entre le Cambodge et la mer de Chine, l’agglomération garde chez le public son ancienne appellation, une habitude ancrée dans les mémoires. Pour les officiels et les administrations, très pointus sur les principes, c’est Hô-Chi-Minh-Ville (HCMV) qu’il faut dire. Dans tout le Vietnam, la langue française a disparu complètement au profit de l’anglais. Seules de rares personnes âgées qui ont connu l’occupation française parlent encore le français.

Saigon vit dans le flux permanent d’une circulation envahissante avec une majorité absolue de motocyclistes. Il n’est pas rare de croiser une famille de cinq à six personnes sur la même Honda. Contrairement aux hommes, les femmes motocyclistes se protègent de la pollution par un masque artisanal qui ressemble à un soutien-gorge coupé au milieu. Dans ce monde, sans conflit entre le passé et la modernité, notre mentalité sera sans doute bousculée par tant de considération pour l’ordre dans un environnement urbain qui grouille d’énergie. Les policiers, assez rares ou discrets, assurent la sécurité avec la plus grande dissuasion. Aucun usager de la route ne dépasse les limites prescrites des 50 km/h en ville. Les résultats spectaculaires donnent un taux insignifiant d’accidents de la route. «Et si vous êtes pressé ?» La réponse du taxi souriant est d’une philosophie toute vietnamienne : «Il faut se lever plus tôt.» Hô-Chi Minh-Ville est une agglomération de près de 8 millions d’habitants, soit l’équivalent de toute la population algérienne de1962 (7 millions). Elle compte le double de la wilaya d’Alger en 2012 (3,5 millions).

Parmi les plus belles destinations du monde

Les Vietnamiens ont-ils le talent des miracles ? C’est à croire. Dans la mémoire collective, le Vietnam c’est le chaos de la guerre et un pays ruiné. Heureusement, cette sombre image appartient au passé. En toute discrétion, le pays de l’oncle Hô avance à pas de géant et tout communiste qu’il est, il fait son entrée dans l’ère moderne, ouvrant son espace au tourisme international et sa main-d’œuvre aux industries des grandes puissances du Sud-Est asiatique, Japon et Corée du Sud notamment. Les investisseurs chinois réalisent les futurs pôles de tourisme avec, parfois, de regrettables choix qui font déménager des villages entiers de pêcheurs traditionnels pour libérer les plages. Le pays a tout l’air d’une future puissance régionale. La Chine, le grand voisin du Nord, sort ses griffes pour les gisements offshore dans l’espace maritime vietnamien. Pour l’opinion vietnamienne agacée, les arraisonnements réguliers de pêcheurs vietnamiens par la marine de guerre chinoise sont de mauvais augure.

Pour ce qui est du tourisme, en l’espace d’une dizaine d’années, le Vietnam est entré sans complexe dans le club des meilleures destinations du monde. L’industrie du tourisme est bien maîtrisée avec un parc hôtelier des plus modernes. Les touristes qui déferlent du monde entier déambulent en toute quiétude dans les vieux quartiers, là où les échoppes proposent des menus de la gastronomie locale pour un petit billet de cent mille Dongs, soit l’équivalent de 3,60 euros à peine, boisson comprise.

Le pays est véritablement une école de savoir-faire. Il suffit d’observer. Nulle part ailleurs le patrimoine colonial n’est aussi jalousement conservé, entretenu et restauré avec une attention méticuleuse. Ce capital immobilier géré de façon professionnelle constitue une rente avec l’attraction des centaines de milliers de visiteurs du monde. L’opéra, la mairie, la cathédrale, des immeubles séculaires donnent l’impression d’avoir été livrés il y a peu. A titre d’exemple, la poste d’HCMV est une curiosité à elle seule. Construit par les Français après la prise de la ville en 1849, cet édifice charmant accueille de très nombreux touristes qui se bousculent pour admirer l’architecture et chiner dans ses minuscules boutiques qui proposent des produits de l’artisanat local. Comparée à notre Grande-Poste d’Alger, cette petite curiosité saigonnaise est une modestie, même si elle porte la griffe de Gustave Effel, le constructeur de la tour Effel.

Un des points forts du tourisme vietnamien, c’est sans doute le haut niveau et le talent des guides professionnels. Issus des grandes écoles, ces guides polyglottes savent pratiquement tout de leur pays : histoire, géographie, actualité sociale…, et répondent avec intelligence à toutes les questions en toute liberté, sans le recours à la langue de bois habituelle dans les pays du Sud. Sur les grands boulevards qui rappellent les plus grandes villes d’Occident, on trouve toutes les enseignes des marques commerciales mondialement connues.

Les édifices religieux sont très nombreux à HCMV et certains méritent le détour. On y trouve des dizaines de pagodes. Chaque congrégation bouddhique ou taoïste a la sienne propre. La pagode de L’empereur de Jade est sans doute remarquable par son style et son architecture. Il y a peu de musulmans dans HCMV, mais la ville compte au moins une douzaine de mosquées pour dix à quinze mille fidèles venus principalement du sud de l’Inde, de l’Indonésie et de la Chine. Le quartier populaire de Dong Khoi abrite la plus belle mosquée de la ville avec ses quatre minarets – réduits au silence – et une cour qui attirent autant de touristes que de fidèles.

Une séance de massage ?

Saigon ne dort pas la nuit. C’est une ville heureuse dans l’agitation. Le vacarme est permanent. La bière locale coule à flots sur les terrasses dans une ambiance détendue et sans les travers habituels qui vont de pair avec l’industrie touristique. Il y en a pour toutes les bourses. Les femmes et les étrangers ne craignent aucun danger d’agression ou de harcèlement, hormis les vendeurs à la sauvette qui proposent t-shirts, casquettes ou cartes postales. La prostitution est interdite ou à peine tolérée dans certains établissements (déconseillés) dédiés au massage. Les associations d’aide aux victimes du sida informent par des affiches sur les risques des maladies sexuellement transmissibles et l’importance du préservatif.

Et pourtant, rien ne vaut une bonne séance de massage pour repartir d’un bon pied. Les touristes avertis font confiance aux établissements conseillés par l’office du tourisme avec un rapport qualité/prix très abordable et sans risque. Une association pour non-voyants assure la formation et la gestion d’un des meilleurs établissements de la ville pour massage traditionnel vietnamien à petit prix. Dans la rue, les passants étrangers sont régulièrement salués par un «hello !» souriant et un geste de la main qui traduisent toute l’amabilité et la chaleur amicale vietnamienne. Mais ce côté charmant peut parfois cacher les dangers des grandes villes du monde. Il s’agit des vols à l’arraché par des motocyclistes qui s’emparent des sacs et appareils photo. Ces actes sont cependant réduits à de rares quartiers chauds et n’atteignent pas le seuil de phénomène criminel que nous pouvons observer ailleurs et dans certaines de nos grandes villes.

Compagnon de lutte de Messali Hadj

«L’oncle Hô» est considéré comme le père incontesté de la nation. Il est vénéré de tous les Vietnamiens avec une sincérité indiscutable. Des nuées de gamins bien sapés, des touristes de toutes les provinces et des étrangers de tous les pays, y compris des Français et des Américains, viennent poser devant la statue de l’homme qui trône au centre-ville au croisement de deux boulevards richement fleuris. Autour de l’image symbolique très forte de ce compagnon de lutte de Messali Hadj, se forge l’unité nationale. Dans tout le pays, l’enfant est roi. Aimé et protégé dans toutes les couches sociales, le petit Vietnamien fait l’objet du plus grand respect. Et c’est encore une consigne dans le testament de l’oncle Hô.

Par Rachid Lourdjane - El Watan - 12 septembre 2013