L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, ce sont huit heures de théâtre, entractes inclus, une émouvante recréation en langue khmère (surtitrée en français) d’après la mise en scène d’Ariane Mnouchkine de 1985. L’un des événements phares du 30e Festival des Francophonies à Limoges.

Les émotions étaient fortes après le spectacle qui s’est terminé avec des chansons cambodgiennes et une ovation debout des spectateurs pour remercier les protagonistes: « J’ai découvert cette histoire avec une vive émotion que les acteurs nous ont fait bien ressentir. J’ai vraiment vécu à travers ces acteurs. » « C’est magnifique, prodigieux. C’est un sujet très important à traiter, encore à nos jours. Il ne faut jamais oublier ces choses-là. » « C’était un roi dévoué à son peuple, plus à son peuple qu’à son trône ou à son royaume. C’est ça qui m’a touché dans cette histoire. » « C’était magnifique. Il y avait beaucoup de réfugiés cambodgiens dans la salle. Cela a décuplé l’émotion. »

Et qu’est-ce que pensent ces spectateurs qui ont dû s’exiler ? « Ils jouent très bien. Il n’y a rien à dire. C’est étonnant. C’est une histoire triste et très grave, mais c’est l’histoire de notre pays. Voilà. » « J’ai quitté le Cambodge il y a une trentaine d’année. J’étais très content de voir aujourd’hui ces artistes. L’interprétation du rôle du roi Sihanouk est exactement comme il faut, parce que, en principe, il n’a pas changé de comportement. C’est la vraie histoire. En Cambodge, les metteurs en scène ne peuvent pas montrer cette histoire comme ça, parce que cela touche la popularité du roi. J’espère qu’un jour cette pièce sera jouée au Cambodge. »

Quand des comédiens khmers interprètent leur histoire tragique

Des comédiens khmers qui interprètent leur histoire tragique dans leur propre langue. Une période de l’histoire qui concerne la génération de leurs parents et grands parents. Dans la salle, du coup, les émotions et les tonalités de cette tragédie se trouvent encore amplifiées grâce à cette mélodie dure et douce à la fois qui habite leur phrasé.

Marady San, 26 ans, incarne avec sa toute petite taille, son visage « rond comma la lune » et une énergie incroyable le rôle du roi Norodom Sihanouk. Sur scène, sa voix semble transpercer pas seulement les cœurs du peuple, mais aussi le palais, les campagnes et les forêts du pays. Qu’est-ce que cela change que la pièce soit aujourd’hui jouée en langue khmère ? « Il n’y a pas de changement, explique-t-elle. La pièce a été traduite en khmer, donc elle est restée telle qu’elle était à l'origine. Ce qui a changé, ce sont les comédiens. Maintenant, ce sont des vrais comédiens cambodgiens qui jouent les rôles des Cambodgiens. » Est-ce que c’est facile de parler avec les parents ou des amis sur ce chapitre noir de l’histoire cambodgienne ? « Je n’ai pas de parents, je suis orpheline, j’ai un petit frère. Lui aussi il est circassien, il fait un spectacle de cirque qui raconte également l’histoire du Cambodge. On raconte la même histoire. Beaucoup de personnes âgées nous parlent de la difficulté, de la survie, de ce qui s’est passé à l’époque. Ils parlent de la vie dure qu’ils ont vécue et des jeunes qui n’ont pas connu cette période. » Et le roi Norodom Sihanouk qui, pendant des décennies, était au centre de l’histoire cambodgienne, était-il un bon roi, malgré son alliance tactique à un certain moment avec les Khmers rouges ? « Pour ma part, je pense qu’il était un bon roi. C’est un héros pour le Cambodge.

«Quand j'étais dans le camp de réfugiés»

Srey Leap Nov, 28 ans, incarne dans la pièce la mère de Khieu Samphân. Comme les autres trente ( !) comédiens, elle est issue de l’Ecole des arts Phare Ponleu Selpak (« la lumière de l’art » en khmer) de Battambang et fait partie de la troupe depuis 2007. « A huit ans, je savais déjà que je voulais devenir comédienne. Quand j’étais dans le camp de réfugiés en Thaïlande, j’étais voir une école de théâtre. Par la fenêtre, je regardais les gens jouer. A ce moment-là, je savais que je voulais devenir comédienne. A mon retour au Cambodge, quand on était rapatriés, j’ai intégré l’Ecole Phare pour jouer cette pièce. »

Quant à Hou Chhit, 28 ans, qui interprète le rôle du Prince Sisowath Sirik Matak : « Avant la pièce, je ne savais pas qui était ce prince. Aujourd’hui, j’ai appris qu’il était un politicien pro-américain. Avec ce spectacle, on s’approprie notre histoire. Mais ce qui est encore plus important, c’est que ce sont nous-mêmes, des Cambodgiens, qui jouons la pièce de notre propre histoire. C’est incroyable. C’est un peu dommage que l’intégrale ne s’est pas faite au Cambodge. Mais pour nous, c’est déjà une grande étape de l’avoir fait à l’étranger. De le faire un jour au Cambodge, cela serait l’apothéose de le faire devant un public khmer. Le public cambodgien doit voir ce spectacle. »

Un rideau orange

Et comme toujours dans les créations du Théâtre du soleil, la magie opère avec une économie de moyens époustouflante : Un plateau en bois qui signifie le pays, un rideau orange qui ouvre et ferme les scènes, quelques chaises pour représenter le cynisme politique par un jeu de chaises musicales, et trois musiciens pour changer en un accord les lieux et les époques. Cela suffit pour véritablement faire vivre sur scène l’histoire du Cambodge, de son indépendance en 1953 jusqu’à la fin du régime Khmer Rouge en 1979. Tout y passe, le combat shakespearien pour le pouvoir entre le roi Sihanouk et son cousin, le prince Sisowath Sirik Matak. La terreur dantesque des Khmers Rouges qui font vider la capitale Phnom Pen en un jour et massacrer deux millions de leurs compatriotes pour leur « rêve » d’un Cambodge « pur ». Les attaques du « lion » vietnamien contre le « chaton » cambodgien. Les manipulations, ingérences et indifférences des Etats-Unis, de la Chine, de la Russie et de la France, prêts à sacrifier des hommes pour leurs jeux géostratégiques…

Presque trente ans après la mise en scène d’Ariane Mnouchkine, l’histoire n’a pas pris une ride. Néanmoins, le contexte a énormément changé. Le Cambodge est devenu un pays plus libre, l’information sur les crimes perpétués par les Khmers rouges est disponible. Il y a aussi Rithy Panh qui a fait ces dernières années un excellent travail de mémoire avec ses documentaires sur les bourreaux et les deux millions morts. Malgré tous ces changements dans un monde aujourd’hui globalisé, le récit dramaturgique, conçu par Hélène Cixous en 1985, continue à fonctionner à merveille.

Pourquoi pas au Cambodge?

Reste la question, pourquoi le spectacle n’a pas pu être présenté au Cambodge. S’agit-il d’un manque de courage de l’Institut français qui n’est pas allée jusqu’au bout pour accueillir la pièce à Phnom Penh ? Y-avait-il la peur d’une politisation vu que des membres de l’actuel gouvernement au Cambodge étaient aussi membre des Khmers rouges ? La non programmation de la pièce est d’autant plus regrettable vu que le roi Sihanouk lui-même avait vu la pièce et donné son feu vert pour que le spectacle en langue khmère se fasse aussi au Cambodge. Tout comme son fils et l’actuel roi Norodom Sihamoni. Mais c’est l’actuel ministre de la Culture au Cambodge qui avait au dernier moment refusé la responsabilité d’accueillir la pièce. Le metteur en scène George Bigot, qui avait incarné le roi Sihanouk en 1984, fait remarquer que « nous brûlons tous d’envie, et surtout les comédiens, que la pièce se joue un jour au Cambodge, je pense qu’il est plus prudent d’attendre encore. Ce n’est pas rien, ce qui se passe actuellement avec les nouvelles élections et les procès des cadres khmers rouges. Aujourd’hui, certains personnages de la pièce sont encore vivants, d’autres sont en procès. »

En attendant, l’intégrale du spectacle sera présentée du 3 au 26 octobre à Paris, au Théâtre du Soleil.

Par Siegfried Forster - Radio France Internationale - 30 septembre 2013