Les pierres sont descellées, les blocs déchaussés, les teintes délavées, les stèles démantelées, les esplanades défoncées, les murs démontés, les marches désarticulées… Avec les siècles et la pluie, le sommet des tours s’est décomposé comme un savon en train de fondre. Du sol, au milieu de la forêt et des araignées, émerge parfois une tête de serpent en pierre. Le spectacle est fantastique, on se croirait dans un conte de Grimm quand le prince découvre un palais merveilleux endormi entre les branches d’arbres démesurés. Nous sommes en 1866 et Louis Delaporte s’enfonce pour la première fois dans la jungle qui enserre, étouffe, dissimule et protège Angkor, l’antique Yasodharapura, la capitale mythique et disparue des puissants rois khmers. Delaporte est marin mais il a le mal de mer. En revanche, il dessine admirablement.

Delaporte a gagné son pari : en visite à Paris, le monde entier découvre l’art khmer

Enchanté d’échapper au grand large, il participe à la mission du Mékong partie reconnaître le cours du premier fleuve indochinois. A Saigon, l’état-major rêve de recueillir autant de lustre que Bonaparte lors de son expédition en Egypte. Et, miracle, en pataugeant dans la boue au coeur d’un enfer écrasé de chaleur, d’humidité et d’insectes, une poignée de marins, de géographes et d’hydrographes français découvrent les traces monumentales d’une civilisation brillante. Delaporte est sidéré par la majesté, l’ampleur et le délabrement grandiose des temples, des douves et des chaussées de géants dressées sur des digues en ruine. Pendant des jours, dans des conditions de travail dantesques, il dessine, moule, descelle et fait transporter les trésors qu’il veut révéler au monde. A sa manière ! Pour mieux figurer la splendeur du Bayon, le temple d’Etat de Jayavarman VII composé de 64 tours à 4 visages, il prend ici le moulage d’une figure, là l’empreinte d’un portique, plus loin celle d’un bas-relief et, à l’arrivée, une fois « bien arrangée la bossue », il produit une tour idéale.

Enchanté d’échapper au grand large, il participe à la mission du Mékong partie reconnaître le cours du premier fleuve indochinois. A Saigon, l’état-major rêve de recueillir autant de lustre que Bonaparte lors de son expédition en Egypte. Et, miracle, en pataugeant dans la boue au coeur d’un enfer écrasé de chaleur, d’humidité et d’insectes, une poignée de marins, de géographes et d’hydrographes français découvrent les traces monumentales d’une civilisation brillante. Delaporte est sidéré par la majesté, l’ampleur et le délabrement grandiose des temples, des douves et des chaussées de géants dressées sur des digues en ruine. Pendant des jours, dans des conditions de travail dantesques, il dessine, moule, descelle et fait transporter les trésors qu’il veut révéler au monde. A sa manière ! Pour mieux figurer la splendeur du Bayon, le temple d’Etat de Jayavarman VII composé de 64 tours à 4 visages, il prend ici le moulage d’une figure, là l’empreinte d’un portique, plus loin celle d’un bas-relief et, à l’arrivée, une fois « bien arrangée la bossue », il produit une tour idéale.

A Paris, les conservateurs diplômés ne vont guère apprécier ces bricolages de civilisation. Heureusement, la population, elle, est subjuguée. Car, au prix de manutentions et d’une navigation épuisantes, Delaporte a rapporté ses trésors sur les bords de la Seine : 34 caisses sur le quai du Louvre. En vain. Le musée n’en veut pas et le butin arraché à la forêt part au purgatoire pour la salle des gardes du château de Compiègne. Heureusement, quatre ans plus tard, les responsables de l’Exposition universelle de 1878 créent un musée indochinois au palais du Trocadéro. Quand ils ne sont pas indifférents, les conservateurs et les scientifiques méprisent cet art folklorique mais le public, lui, s’enthousiasme. Delaporte a gagné son pari : en visite à Paris, le monde entier découvre l’art khmer. Lui-même va lui consacrer sa vie.

Devenu riche par son mariage avec une ravissante héritière, il sera le conservateur, le restaurateur et l’animateur (à ses frais) du musée du Trocadéro de 1880 à 1925. En lui rendant hommage ainsi qu’à l’EFEO (l’Ecole française d’Extrême-Orient), le musée Guimet ressuscite une page glorieuse de l’histoire de France quand nos archéologues disséquaient le passé du monde, de l’Egypte au Siam. A présent que le déminage des explosifs posés par les Khmers rouges est achevé, c’est la terre entière qui se penche après nous au chevet des 200 monuments et des 500 sites d’Angkor, dont 98 temples. Chacun a sa méthode. Les Italiens font un travail de consolidation remarquable dont certains disent qu’il est beau mais ne se voit pas.

Il est plus gratifiant de remonter un temple et d’y planter son drapeau que de financer de longues et savantes fouilles

Les Asiatiques, eux, souhaitent tout nettoyer. Mais, si les Japonais rebâtissent avec les techniques anciennes, les Chinois veulent du spectaculaire rapide — d’où de nombreuses disputes. Restés sur place à l’époque khmère rouge, les Indiens sont très aimés mais, en imperméabilisant les bas-reliefs avec de la résine, ils ont étouffé le grès qui finit par exploser quand l’eau s’infiltre sous la pierre. Ce sont les Allemands qui réparent leurs dégâts car tout le monde observe tout le monde. Dès que la Nouvelle-Zélande prend un chantier en charge, l’Australie trouve des fonds pour n’être pas en reste. La Corée et le Japon se livrent à la même concurrence. Les uns et les autres, cela dit, se lancent peu dans des fouilles archéologiques et mènent surtout des opérations de débroussaillage, de restauration et de réinstallation.

Il est plus gratifiant de remonter un temple et d’y planter son drapeau que de financer de longues et savantes fouilles comme le fait depuis de longues années le musée Guimet où trônent en majesté les trois têtes de Brahma, de Vishnu et de Shiva, les dieux protecteurs d’Angkor. Car cette exposition merveilleuse est aussi un hommage nostalgique à une certaine idée de la France universelle. Dans notre période de nationalisme étriqué et égoïste, rien n’est plus réconfortant que ce retour à la Belle Epoque quand la France jouait son rôle de généreuse « mère des arts » et non pas, comme aujourd’hui, de mémère sentencieuse.

« Angkor : naissance d’un mythe. Louis Delaporte et le Cambodge », au musée Guimet, à Paris XVIe, jusqu’au 13 janvier 2014.

Par Gilles Martin-Chauffier - Paris Match - 2 novembre 2013


Louis Delaporte, le héraut des merveilles d'Angkor

En présentant ses moulages, dessins et pièces originales collectées sur le site cambodgien à la fin du XIXe siècle, le Musée Guimet conte les tribulations de ce marin en Cochinchine. Elles ont abouti à la reconnaissance de l'art khmer.

Pour présenter Angkor, le Musée Guimet a la bonne idée de commencer par le moment de sa découverte par l'Occident, au milieu du XIXe siècle. Et de centrer son exposition sur la figure d'un explorateur exemplaire, qui ne commit aucun pillage, aucune dégradation, paya de sa bourse et de sa personne pour valoriser ce qui est considéré aujourd'hui comme l'un des plus flamboyants patrimoines de l'humanité: Louis Delaporte (1842-1925).

Il faut imaginer ce marin qui fit ses classes sur le même navire-école que Pierre Loti comme une sorte de Corto Maltese teinté de colonel Kurtz, le héros maudit de Joseph Conrad. Sa folle obsession, née à 23 ans lors d'un premier passage au pied des temples délaissés depuis le XVIe siècle, sera de «faire entrer l'art khmer au musée ». Mission difficile. Dans les vitrines, ni son portrait en géant barbu aux yeux bleu horizon et à la poitrine médaillée, ni son uniforme d'enseigne de vaisseau ne témoignent des vicissitudes. Il faut plonger dans les archives familiales, jusqu'alors inédites. Delaporte, Tourangeau sujet au mal de mer, a failli mourir des fièvres. Plus d'un compagnon a laissé sa vie sur place. Excellent dessinateur et aquarelliste, dans la jungle et les marais, par canicule ou mousson, il couvre ses cahiers de croquis précis et remplit ses cartons de feuilles sublimant les ruines à la manière d'un Hubert Robert des tropiques. Aucune ornementation, aussi étrange ou aussi exubérante soit-elle, ne le décourage.

«Une autre forme du beau»

Dès 1866, il est accompagné d'un photographe et de son barda aux produits instables. Sept ans plus tard, dans des conditions dantesques, il supervise des moulages de hauts-reliefs avec du plâtre gâté, du ciment ou de la gélatine. Voire du papier quand les fournitures manquent. Pour les bas-reliefs, il ordonne des estampages reproduisant eux aussi les plus somptueuses frises à l'échelle. Ces documents sont aujourd'hui une mine pour les restaurateurs et les historiens. Mais à l'époque, l'explorateur ne comprend pas le sens de ces scènes de dieux barattant un océan de lait ou de ces troupes d'apsaras, ces fameuses bayadères sacrées qui dansent à demi-nues et qui feront l'admiration de Rodin. Il sait seulement qu'il se trouve devant «une autre forme du beau ».

Insatiable, Delaporte n'hésite pas à détourner les objectifs officiels - la reconnaissance du cours du Mékong, établir une route commerciale avec la Chine du Sud - pour étudier Angkor. En 1873, il emploie sa soixantaine d'hommes à porter les pièces de grès collectées avec l'appui du roi (lequel souhaite promouvoir sa culture dans le monde). On réquisitionne des éléphants. La main-d'œuvre locale est remerciée en tissus et en verroterie, les hauts fonctionnaires en copies d'objets d'art français.

Las: au retour de cette principale expédition, le Louvre refuse la collection. Trop de sauvagerie. Manque de place pour ces vestiges qui ne répondent alors à aucun canon de beauté et n'intéressent aucun esthète. Les 102 caisses acheminées par la Seine resteront un mois sur le trottoir, devant les antiquités égyptiennes, avant de trouver asile dans un château de Compiègne déserté depuis la chute du Second Empire.

Frustré, Delaporte ne se décourage pas. Il publie à tour de bras des livres d'architecture et des articles illustrés au sein des revues populaires. Le grand public se passionnera finalement le ­premier. Lors de l'Exposition universelle de 1878, la présentation de la «chaussée des géants» monumentale balustrade du Preah Khan d'Angkor est un succès. «L'art khmer acquiert alors le label d'art majeur », constatent les commissaires Pierre Baptiste et Thierry Zéphir. Les pièces restent alors à Paris, au palais du Trocadéro. D'abord dans les sous-sols jusqu'en 1884, puis au sein de l'aile indochinoise.

Entre-temps Delaporte est reparti à Angkor et a encore manqué de mourir. En 1889, retraité, il accepte à titre gratuit le poste de conservateur des collections khmères, conduisant à distance d'autres missions et poursuivant une politique d'enrichissement. Bien après sa mort, les sculptures deviendront les fleurons du Musée Guimet. Quant aux plâtres, délaissés depuis la fin des expositions universelles, ils viennent d'être enfin installés en majesté. Près d'un siècle et demi plus tard, la mission de Delaporte est accomplie.

Jusqu'au 13 janvier au Musée Guimet, 6, place d'Iéna (XVIe). Catalogue Guimet/Gallimard, 312 p., 49 €. Tél.: 01 56 52 53 00

Par Eric Bietry-Rivierre - Le Figaro - 25 octobre 2013