Tenues, estampes, archives, films, armement... Près de 400 pièces tirées du fonds du musée de l'Armée, du musée du quai Branly et des archives d'outre-mer font revivre l'épopée indochinoise. Avec ses militaires en grand uniforme, ses jeunes officiers ethnologues ou géographes à leurs heures, mais aussi ses combattants indochinois qui s'opposèrent aux forces françaises, que l'armée vietminh écrasera finalement en mai 1954 lors de la bataille de Dien Bien Phu.

"Le musée de l'Armée ne se veut ni avocat ni procureur. On met tout sur la table", souligne le général Christian Baptiste, directeur du musée, qui plaide pour "une approche raisonnée et scientifique" de périodes parfois terribles de l'histoire coloniale.

Plusieurs décennies d'implantation

Au départ, la France voulait prendre pied en Asie pour s'ouvrir le marché chinois et contrer l'influence britannique. Deux costumes d'apparat en soie brodée du maréchal Nguyen Tri Phuong montrent la résistance des autochtones face à la poussée française. D'abord hésitant, Napoléon III finira par se laisser convaincre de poursuivre l'installation française.

Les premières cartes géographiques de la vallée du Mékong et des zones frontalières illustrent plusieurs décennies d'implantation. Uniformes et pièces d'armes rappellent que des dizaines de milliers de tirailleurs indochinois viendront parallèlement se battre en France et en Europe pendant les deux guerres mondiales.

D'une guerre à l'autre

"Après 1945, la guerre d'Indochine n'est plus un conflit colonial classique mais s'inscrit dans le cadre de la guerre froide", rappelle Christophe Bertrand, l'un des commissaires de l'exposition. En France, on parle désormais de la "sale guerre" et une affiche du parti communiste présentée dans la dernières section de l'exposition appelle à la fin des hostilités : "Assez de deuils, assez de milliards gaspillés".

L'aventure tourne au cauchemar pour les quelques milliers de soldats français rescapés de Dien Bien Phu. Des films d'archives et des dizaines de photos sont présentées pour l'ensemble de cette période. En fin de parcours, une immense photo en noir et blanc rappelle que la fin de la première guerre d'Indochine marqua le début de la guerre du Vietnam, les soldats américains succédant aux militaires français. Une toute autre guerre commence.

Indochine, des territoires et des hommes, 1856-1956, jusqu'au 26 janvier au musée de l'Armée, Paris 7e.

Par Jennifer Lesieur - Metro News - 28 octobre 2013


Indochine française: l'exposition sans rancune du Musée des Invalides

Pour poursuivre dans la lignée des expositions sur le passé colonial des forces armées françaises, et pour succéder à l'exposition sur l'Algérie coloniale il y a deux ans, voici "Indochine, des territoires et des hommes" 1856-1956.

Un grand raout diplomatique, et étonnant: pour montrer ce passé colonial aux épisodes sanglants, voici les ambassadeurs des trois États issus de la décolonisation (Vietnam, Laos et Cambodge), venus honorer de leur présence l'inauguration de l'exposition "Indochine, des territoires et des hommes" 1856-1956 au musée de l'Armée, aux côtés du Ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian! Quelque chose va décidément bien, sur le plan diplomatique, entre eux et nous.

L'expo: 350 pièces, toutes françaises, qui illustrent 180 ans de contacts entre l'Indochine — concept géographique devenu politique — et la France. (Pour obtenir des pièces vietnamiennes, il aurait fallu attendre deux ou trois ans de plus pour tout acheminer du Vietnam à Paris, estime le commissaire de l'exposition, le Lieutenant-Colonel Christophe Bertrand.)

Toujours est-il que c'est Louis XVI qui, le premier, eut des rapports diplomatiques avec la Cour de Cochinchine (le Vietnam était saucissonné en trois, Cochinchine, Annam, Tonkin) sachant que l'Indochine était composée d'États parfaitement avancés, avec des administrations, des Cours et une armée. Atomisés cependant, avec le royaume de Siam (aujourd'hui appelé Thaïlande) poussant à l'ouest, et l'Empire de Chine exerçant une espèce de protectorat sur les deux-tiers du Vietnam et y maintenant des garnisons.

La Révolution française fit voler en éclats ce Traité d'assistance, entre le roi de Cochinchine, ce tiers méridional du Vietnam, (dont la lignée allait devenir Empereurs d'Annam) et le roi de France Louis XVI. Ironie onomastique: ce document mort-né s'appelait le Traité de Versailles. En 1919, les conférenciers ont signé le deuxième Traité de Versailles, et l'on peut douter qu'il y en ait jamais un troisième vu l'insuccès des deux premiers!

La conquête

Les successeurs sur le trône devinrent anti-français, et anti-catholiques et ordonnèrent massacres et supplices. Grand émoi en France, et les troupes coloniales françaises débarquèrent en 1858, non sans soutien dans la Cochinchine catholique et chez bon nombre de Mandarins et aussi des minorités ethniques. Le poids de la Chine impériale était également un motif d'approuver la conquête française. La conquête se fit par tranches, sur 30 ans.

Admirons le costume du maréchal Nguyen Tri Phuong qui résista à l'assaut des forces françaises à Hanoï, en 1873, mais dont l'ennemi Francis Garnier trouva peu après la mort lui aussi aux mains des irréguliers chinois, les terribles Pavillons noirs.

Ou à l'autre bout de l'époque coloniale, l'uniforme du dernier grand commandant en chef des forces françaises Jean de Lattre de Tassigny lors de la guerre et mort deux ans avant la grande défaite française, la bataille de Dien Bien Phu.

Que manque-t-il à cette collection sinon l'uniforme du vainqueur de cette même bataille de 1954, Vo Nguyen Giap, celui-ci qui est d'ailleurs décédé le 4 octobre 2013 ?

Giap, le discret symbole de la relation conflictuelle

Mais son nom est prononcé: Jean-Yves Le Drian en a fait mention sur le mode de l'historien (le ministre est agrégé d'histoire), plus neutre que le ton de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, qui salua son décès par un communiqué décrivant l'importance de cette homme qui a lutté pour la liberté de son peuple (ce qui n'a pas plu à tous les militaires, ton trop léger car Giap emprisonna et laissa maltraiter les rescapés français de la grande bataille).

Au détour d'une rencontre à l'inauguration, un ancien ambassadeur français au Vietnam, Monsieur Claude Blanchemaison, me montra son livre qui vient de paraître, "La Marseillaise du Général Giap", éditions Michel de Maule 2013. Dans l'ouvrage, il raconte cette savoureuse histoire: Giap, qui boycottait toute institution française, avait secrètement décidé de renouer avec nous. En 1989, il profita du bicentenaire de la Révolution française pour venir saluer cette révolution, en bon révolutionnaire qu'il était vraiment, à l'ambassade de France, et chanta même la Marseillaise! Pas rancunier, Giap.

Toujours est-il que les choses vont bien entre les gouvernements français, vietnamien, laotien, cambodgien.

L'ambassadeur du Vietnam, Dong Chi Dung, eut ce commentaire pour BFMTV.com: "Cela fait partie de l'histoire des deux pays, et fait partie de l'année France-Vietnam 2013-2014, des 40 ans des relations diplomatiques, et de notre partenariat stratégique". Entre historiens l'on peut donc se comprendre! Surtout lorsqu'on a signé il y a à peine un mois un partenariat stratégique bilatéral."

La bonne vieille peur de la Chine

Cette stratégie dissimule-t-elle une volonté de réfréner les ardeurs hégémoniques chinoises en Indochine? Sur ce point, il n'y a qu'à se référer à l'exposition, qui montre bien que la pénétration des forces militaires chinoises au 19e siècle au Vietnam produisit plusieurs grandes batailles contre les troupes françaises. Les troupes de la coloniale contre les Pavillons noirs, chinois. La guerre, c'est quand même un peu le domaine du Musée de l'Armée aux Invalides.

Sinon, le cycle indochinois s'accompagne d'une impressionnante exposition au Musée Guimet à Paris, "Angkor : Naissance d'un mythe - Louis Delaporte et le Cambodge", sur l'art khmer qu'un Français exhuma de l'oubli au 19e siècle; et enfin le Musée des Années Trente de la Ville de Boulogne-Billancourt, "Indochine 1920-1950 Voyages d'artistes".

Par Harold Hyman - BFM TV - 17 octobre 2013


Exposition Indochine. Des territoires et des hommes, 1856-1956 - Hôtel des Invalides, Paris

Croisant les histoires de la France, du Cambodge, du Laos et du Vietnam, l’exposition Indochine propose au grand public d’appréhender la complexité, la richesse de l’histoire coloniale de l’Indochine à travers l’action des militaires français.

Pour comprendre cette histoire coloniale riche et complexe, l’exposition Indochine offre au visiteur une double clé de lecture en abordant du point de vue français et indochinois les notions de conquête, guerre, répression, aménagement ou exploitation...

Sans tabou, cette rétrospective critique permet d’appréhender la complexité des interactions entre les groupes sociaux, linguistiques et culturels, les heurts ou assimilations choisies ou contraintes et les apports institutionnels.

Le parcours – chronologique et thématique – se dessine en trois temps : les premiers pas de la France en Asie du Sud-Est et la constitution du territoire de l’Indochine française entre 1859 et 1907, la vie coloniale indochinoise et les mouvements nationaux dans l’entre-deux-guerres, puis la fin de l’Empire français en Extrême-Orient.

Au fil des 350 pièces réunies - peintures, dessins et photographies, emblèmes, archives et imprimés -, le parcours présente également les objets de la vie quotidienne, les uniformes, les extraits de journaux, les cartes ...

L’importante collection du musée de l’Armée sur cette période, dont une partie n’a jamais été montrée, est mise en relation des collections particulières et de nombreuses institutions de référence dans ce domaine.

Informations pratiques : - Exposition Indochine. Des territoires et des hommes, jusqu’au 26 janvier 2014. - Musée de l’Armée : Hôtel national des Invalides, 129 rue de Grenelle, 75007 Paris - Le musée est ouvert tous les jours, 10h-18h, nocturne jusqu’à 21h les mardis soirs (sauf les 23 & 30 avril et le 7 mai). Fermée le 1er mai. - Tarifs : 8,50€ exposition seule ; 12€ expo + musée ; gratuit pour les - 18 ans.

Art Actu - 7 novembre 2013


Fort Bayard : Quand la France vendait son opium

Ne pas confondre Fort-Bayard et Fort-Boyard ni député progressiste en 1900 et député progressiste en 1950

Alors que le Musée de l’Armée à Paris présente une exposition sur la présence française en Indochine de 1856 à 1956, et que Gallimard propose le catalogne d’exposition correspondant, on peut constater que sont oubliés là deux territoires qui étaient rattachés aux colonies françaises de la péninsule indochinoise. Il s’agit des îles Paracel où une station météorologique fut construite et de Fort-Bayard. Cette cité, aujourd’hui nommée Zhanjiang, est de 1898 à 1945 la capitale d’un territoire de 842 km2 (d’après notre auteur, on trouve d’autres chiffres ailleurs) appelée Kouang-Tchéou-Wan (ou Guanzhouwan), cela correspond exactement à huit fois la superficie de Paris intra-muros. On est non loin de l’île chinoise de Hainan. Cet espace colonial fut concédé pour 99 ans comme Hong-Kong et ce sont les bouleversements dus à la Seconde Guerre mondiale qui précipitèrent la rétrocession.

L’ouvrage cite l’historien Edmond Chassigneux, membre de l’Ecole française d’Extrême-Orient, qui écrivait en 1932:

« A Kouang- Tchéou-Wan nous nous trouvons en présence d’un cas très particulier de la politique coloniale. La France a su créer, dans un pays troublé, des conditions d’existence prospère et saine. Situé hors du cadre géographique de l’Union indochinoise, le Territoire apparaît comme un rejeton de notre grande colonie. C’est une pierre d’attente dont l’avenir, si obscur dans ces mers, peut démontrer soudain le prix. D’ores et déjà un asile, ce port sera, peut-être demain, une ressource et un point d’appui ».

En fait si prospérité il y eût ce fut grâce au trafic d’opium, arrivant de l’Inde anglaise par bateau ou du Yunnan par voie terrestre et repartant vers la Chine continentale et déjà les USA. Rappelons qu’en Indochine la consommation d’opium était autorisée et enrichissait l’administration coloniale. Vu le tonnage d’opium qui arrivait à Fort-Bayard, tous les habitants en opium auraient pu fumer journellement non le contenu d’une pipe mais d’une lessiveuse. Bien sûr maisons de jeux et de prostitution côtoyaient en nombre important les nombreuses fumeries. La pègre issue d’une longue tradition de piratage côtier y faisait la loi. L’administration française était largement corrompue et on y retrouvait en particulier les anciens fonctionnaires des provinces indochinoises qui avaient su montrer indélicatesse ou incompétence. Si la population avait augmenté dans ce territoire, on ne sait de combien, c’est que la Chine avait connu guerre civile et agression japonaise.

L’auteur nous fait les portraits successifs des administrateurs (comprendre gouverneurs), celui en fonction de 1905 à 1908 fut Fernand Gautret. Le personnage est à juste titre présenté sous des aspects peu sympathiques, avant de nous parler de ses fonctions on aurait gagné à savoir que ce Saintongeais fut répétiteur de lycée et coureur de dot. De plus souligner son autoritarisme et d’autres défauts en insistant sur le fait qu’il était un homme de gauche est déjà en soi une faute de goût. Pour parodier la formule de Fouché, quand en plus c’est une qualité attribuée par totale méconnaissance c’est un crime contre l’esprit. Se faire élire député progressiste en 1898 en battant un député sortant dreyfusard et être pour le vote des femmes, contre l’impôt sur le revenu, pour la répression accrue du vagabondage c’est être un élu de droite même en Vendée où justement à la Belle Époque on avait des députés de tendance radicale à côté de parlementaires royalistes.

Ceci est une question de détail et ne doit pas nous faire bouder notre plaisir de connaître l’histoire de ce morceau de Chine où sont de style français la cathédrale, la poste, le bâtiment de l’ancienne banque, l’ancienne résidence de l’administrateur, le phare breton … L'ouvrage est abondamment illustré de clichés d'époque ou d'aujourd'hui ; une autre mise en page en mettant la priorité sur la lisibilité à offrir pour l'iconographie nous aurait satisfait pleinement.

Par Jules Romans - Critiques libres - 25 octobre 2013

Fort Bayard : Quand la France vendait son opium de Bertrand Matot - Editions François Bourin - octobre 2013