Pékin a également déployé cinq navires afin de rapatrier davantage de personnes, selon les médias officiels chinois, alors que de nouvelles manifestations sont prévues dimanche dans les grandes villes vietnamiennes. Ces derniers jours, la flambée de violences entre les deux pays a conduit à la mort d'au moins deux personnes.

Au total, seize ressortissants chinois « grièvement blessés » ont été rapatriés à bord d'un avion médicalisé dimanche matin, précise l'agence Chine nouvelle. Pékin doit également envoyer un avion et un navire pour évacuer les employés de « China 19th Metallurgical Corporation », un sous-traitant d'une des entreprises les plus endommagées par les émeutes de ces derniers jours.

« Le côté chinois (...) suspend à partir d'aujourd'hui sa part des programmes d'échanges bilatéraux », a aussi déclaré le ministère chinois des affaires étrangères. « La Chine suivra l'évolution de la situation et se penchera sur de nouvelles mesures », a-t-il ajouté. Samedi, Pékin avait conseillé à ses ressortissants de ne pas se rendre au Vietnam.

Les plus importants depuis 1975

Selon les experts, il s'agit de la plus grave série d'émeutes antichinoise qui se produit au Vietnam depuis la réunification du pays en 1975, date de la chute de Saïgon aux mains des communistes.

Le déploiement par Pékin début mai en mer de Chine méridionale d'une plateforme pétrolière, dans les eaux disputées des îles Paracel, a mis le feu aux poudres dans le cadre d'une crise qui couve depuis des années. Une « provocation » chinoise qui avait été à l'origine de l'incident naval musclé du 7 mai, au cours duquel des bâtiments chinois avaient tiré au canon à eau contre des gardes-côtes vietnamiens après les avoir violemment tamponnés.

Les autorités sur le qui-vive

Les manifestations antichinoises se sont étendues à 22 des 63 provinces du Vietnam, pays de 90 millions d'habitants et tenu par un régime autoritaire qui ne tolère habituellement pas les mouvements de protestation. Un tel laisser-faire de la part du gouvernement vietnamien, qui s'attache d'ordinaire à assurer un strict contrôle politique et social, avait un objectif précis : « Hanoï est conscient que permettre ce genre de manifestation est un message clair envoyé à Pékin, même si les autorités sont aussi conscientes qu'elles doivent maintenir l'ordre social », a commenté pour l'AFP Jonathan London, de l'université de Hongkong.

Certains experts estiment que, derrière la ferveur patriotique animant les manifestants, se cache aussi un mécontentement latent envers les entreprises étrangères, qui font travailler leurs ressortissants plutôt que des Vietnamiens.

Dans leur appel à manifester dimanche, les organisations non gouvernementales vietnamiennes ont incité les participants à agir dans le calme. Les « incidents violents des derniers jours ont terni l'image de nos manifestations patriotiques et du peuple vietnamien », a déclaré la coordination.

Le Monde avec Agence France Presse - 18 mai 2014


Déclarations martiales en direction du Vietnam

Peu de commentaires des émeutes anti-chinoises qui ont secoué le Vietnam ont été autorisées à paraître en Chine. Un quotidien nationaliste en anglais lance un avertissement musclé.

Après les émeutes qui ont eu lieu le 14 mai au Vietnam, le gouvernement chinois a confirmé le 16 la mort d'au moins deux ressortissants chinois. Mais la presse chinoise dans son ensemble a limité ses commentaires aux éditoriaux de l'agence officielle Xinhua, la Chine demandant au Vietnam de protéger ses intérêts sur son territoire. Des usines de la banlieue de Ho Chi-minh-ville avaient été attaquées par des manifestants vietnamiens protestant contre l'installation d'une plateforme d'hydrocarbure dans une zone maritime disputée.

Pourtant, un message lancé par le Global Times, quotidien officiel en anglais à direction de la communauté internationale, est martial : "Le conflit de la mer de Chine du Sud devrait être résolu de manière pacifique", écrit le journal dans son éditorial. "Mais cela ne veut pas dire que la Chine ne peut pas recourir à des moyens non pacifiques face aux provocations du Vietnam et des Philippines".

En direction du lectorat chinois, en revanche, le message est légèrement différent. S'attachant à soulever les risques pris par le gouvernement vietnamien à laisser s'exprimer les sentiments nationalistes, le quotidien officiel Huanqiu Shibao, qui se fait lui-même régulièrement le porte-parole des positions nationalistes chinoises, souligne les conséquences néfastes pour Hanoi de ces événements : compensations à payer aux entreprises saccagées, image négative pour les investisseurs, entre autres.

"Le conflit de la mer de Chine du Sud devrait être résolu calmement, car nous avons les moyens d'être calmes. Vis-à-vis des Philippines et du Vietnam, nous avons un grand nombre de méthodes à notre disposition que nous pourrons employer par la suite. Le fait que la plateforme de forage en mer de Chine aux Iles Xisha n'ait pas bougé d'un pouce, tandis que le Vietnam s'enfonçait dans les troubles, est parlant à lui tout seul", conclut le journal en chinois.

Courier International - 16 mai 2014


Au lendemain des émeutes, un dérapage contrôlé ?

Les autorités vietnamiennes doivent désormais faire face aux conséquences de la poussée de sentiments antichinois qui ont conduit aux saccages de plusieurs usines. Pékin a commencé le rapatriement de ses ressortissants.

Après les émeutes contre les Chinois qui ont fait au moins 2 morts et 140 blessés, et d’importants dégâts matériels dans des usines, Hanoï tente de rassurer les investisseurs étrangers en décrétant le retour à l’ordre. Plus de 1 000 personnes ont été arrêtées, annonce le quotidien de Hô Chi Minh-Ville Thanh Niên. Mais les émeutes sont attribuées à des "gangs criminels, recherchés depuis longtemps par la police.

"En détention, ils ont confessé avoir participé à des actes illégaux", selon la police de la province de Binh Duong cité par Thanh Niên. Le Premier ministre Nguyen Tan Dung a d’ailleurs envoyé un SMS à des millions de citoyens, annonce le Thanh Niên, leur demandant de "défendre la souveraineté du pays par des actions légales. 'Des éléments néfastes ne doivent pas être autorisés au détriment des intérêts et de l’image du pays'", leur a-t-il écrit.

La Chine évacue du Vietnam ses ressortissants

La Chine a envoyé le 18 mai cinq bateaux vers le Vietnam pour évacuer environ 4 000 de ses ressortissants, selon le Xinjing Bao, citant l’agence officielle Xinhua. Un premier bateau a déjà pu embarquer un millier de travailleurs chinois du port de Vung Ang, dans le centre du Vietnam. Seize blessés sérieux ont été évacués par avion. Pékin a également annoncé avoir suspendu certains échanges bilatéraux, annonce le quotidien à sa une. Quelques agences de voyage chinoises ont suspendu leurs activités au Vietnam, a ajouté le quotidien pékinois, se fondant sur les informations de l’agence officielle, seules disponibles dans la presse chinoise.

Le Renmin Ribao, organe du Parti communiste chinois, publie pour sa part l’analyse de l’économiste Mei Xinyu, chercheur au ministère du Commerce chinois. Mei estime que la Chine, devenue grand investisseur à l'étranger, doit travailler à l'élaboration de mesures de protection des investissements dans le cadre des organisations régionales. Il appelle les pays de la région à renforcer les mesures de confiance, en particulier dans le cadre de la réunion de la conférence sur la coopération et les mesures de renforcement de la confiance en Asie, qui se tient à Shanghai les 20 et 21 mai. Par ailleurs, Mei invite les investisseurs à réévaluer leur présence au Vietnam, où selon lui la mauvaise situation économique est "à la source de la contestation ouvrière".

Discrimination dans les usines chinoises au Vietnam

De fait, les raisons de la poussée de fièvre contre les Chinois sont complexes, écrit pour sa part Han Yonghong, correspondante à Pékin du quotidien singapourien Lianhe Zaobao. Certes, l’instrumentalisation par Hanoï du nationalisme de la population est avérée, dans le but de détourner le mécontentement populaire vers la Chine. "Cet outil semble pratique, mais il échappe facilement à tout contrôle. Depuis des années, le gouvernement chinois a été critiqué pour cela."

De plus, le gouvernement vietnamien n’a pas su contenir un mécontentement qui n’est pas dû seulement au conflit sur la mer de Chine, mais aussi aux questions de salaire, détaille la correspondante. Selon des sources en provenance de Taïwan, des usines taïwanaises ont été protégées des émeutes par le fait que le traitement des ouvriers y est équitable, que l’on soit vietnamien ou taïwanais. Au contraire de ce qui arrive dans les usines chinoises, qui pratiquent des salaires et des évolutions de carrière discriminantes. L’insatisfaction ainsi créée a explosé lorsque le conflit de territorialité est apparu.

Celui-ci se poursuit, ont constaté des reporters du quotidien Tuôi Tre embarqués sur des navires voguant dans la zone contestée. Ils détaillent une confrontation en mer de Chine méridionale, le 18 mai, entre bateaux vietnamiens et chinois. "Les garde-côtes vietnamiens et les navires de surveillance des pêches ont découvert des centaines de bateaux chinois disposés à sept miles nautiques de la plateforme." Les bateaux ne conduisaient aucune activité de pêche. "Chaque navire vietnamien fait face à quatre ou cinq bateaux chinois", ajoute Tuôi Tre. Les bateaux des deux flottes s’affrontent à coups de canons à eau et des collisions ne sont pas à exclure.

Par Christine Chaumeau & Agnès Gaudu - Courrier International - 19 mai 2014


Au moins deux Chinois tués dans les émeutes au Vietnam

Plus de 500 usines taïwanaises ont été endommagées lors des émeutes antichinoises cette semaine au Vietnam, a annoncé vendredi la chambre de commerce taïwanaise dans le pays. Le Vietnam, comme la plupart des pays, n'entretient de liens diplomatiques stricto sensu qu'avec la Chine populaire. Les entreprises taïwanaises ont subi la colère des manifestations lors de quatre vagues d'attaques mardi et mercredi dans le Sud puis, dans la nuit de mercredi à jeudi, une aciérie du groupe Formosa Plastics. Certaines ont eu les fenêtres brisées et ont été pillées, une dizaine incendiées, selon la même source.

Au moins deux morts

Au moins deux Chinois ont été tués et plus de 100 autres blessés cette semaine lors des émeutes antichinoises qui se sont déroulées au Vietnam, indique, vendredi 16 mai, le ministère des affaires étrangères à Pékin. « Le gouvernement chinois accorde une haute importance à la situation et nous sommes profondément préoccupés par la violence au Vietnam », a déclaré la porte-parole de la diplomatie chinoise, en précisant que le bilan exact des émeutes restait à confirmer. « Nous allons continuer à émettre des protestations solennelles par les différents canaux disponibles », a-t-elle ajouté.

Les tensions entre la Chine et le Vietnam, deux voisins communistes mais rivaux historiques, se sont brusquement aggravées après que Pékin a récemment installé une plateforme de forage dans une zone de la mer de Chine méridionale dont les deux pays se disputent la souveraineté. La région entourant ce puits de forage a été le théâtre de nombreuses collisions volontaires entre navires chinois et vietnamiens, les deux pays s'en rejetant la faute.

Les violences se sont propagées ensuite sur la terre ferme avec des émeutes qui ont éclaté mardi au Vietnam. La diplomatie chinoise somme le Vietnam de « mettre fin immédiatement à tous les actes de violence et de s'assurer que de tels faits ne puissent pas se reproduire ». Elle répète la position traditionnelle chinoise selon laquelle Pékin jouit d'un droit de souveraineté inaliénable sur ces espaces maritimes, dans lesquels « une firme chinoise poursuit ses activités normales ».

Invectives

Le Global Times, journal de la presse d'Etat chinoise, accuse ainsi le Vietnam de n'avoir « pas encore remis ses pendules à l'heure » et de « vivre encore dans l'illusion qu'il est possible de faire reculer la Chine par des pressions ». Ce journal connu pour son ton nationaliste, et directement contrôlé par le Parti communiste chinois, a brandi la menace de « mesures non pacifiques» par Pékin en cas de « provocations ». Pékin accuse Hanoï de « connivence » avec les émeutiers, alors que des experts estiment que Hanoï aurait pu se laisser dépasser par la colère populaire antichinoise, après avoir pensé instrumentaliser les manifestations.

Le régime de Hanoï a de son côté, dans un SMS envoyé à la population, appelé les Vietnamiens au « patriotisme » et à « protéger la noble souveraineté du pays », « dans le respect de la loi », à deux jours de manifestations antichinoises attendues dimanche à travers le Vietnam. Le président vietnamien, Truong Tan Sang, a posé vendredi comme condition préalable le retrait de la plateforme chinoise.

Les agissements de Pékin en mer de Chine dégradent les relations avec Washington. Le vice-président américain, Joe Biden, a fait part de son mécontentement au chef d'état-major de l'armée chinoise, le général Fang Fenghui, en visite à Washington.

L'attitude chinoise est « dangereuse et provocatrice » et Pékin doit faire marche arrière, a déclaré Joe Biden à son interlocuteur. Fang Fenghui a défendu l'installation d'une plateforme de forage en déclarant que la Chine ne pouvait se permettre de « perdre un pouce de territoire ».

Le Monde avec Agence France Presse & Reuters - 16 mai 2014


Les visées impérialistes de Pékin irritent le Vietnam

Dire que la Chine n'inspire pas confiance, surtout à ses voisins, relève de l'euphémisme. Dire que la Chine est perçue de manière croissante en Asie comme une nation aux visées impérialistes, c'est désormais une évidence. On ne peut pas faire confiance à la Chine : les Vietnamiens qui, en dépit d'une hostilité séculaire à l'égard de leur voisin du nord avaient plutôt choisi la voie de la diplomatie pour tenter de régler leurs différends territoriaux, viennent d'en faire l'amère expérience.

En avril, la CNOOC, une compagnie pétrolière chinoise, avait décidé de mettre en service une plate-forme de forage dans les eaux disputées de l'archipel des Paracels, en mer de Chine méridionale, sans aucune concertation préalable avec Hanoï. Cette provocation patente a suscité une vive réaction du gouvernement vietnamien, le 7 mai : il a envoyé des navires de gardes-côtes sur place pour dire son fait à l'« envahisseur ». Il s'en est alors suivi une sorte de bataille navale qui a vu des navires chinois asperger au canon à eau la flottille vietnamienne avant d'en tamponner les bateaux. Ceux-ci ont répliqué en jouant aussi au navire tamponneur.

Il y a six mois, pourtant, à l'occasion d'une visite à Hanoï du premier ministre chinois, Li Keqiang, la République populaire de Chine et la République démocratique du Vietnam avaient indiqué qu'elles allaient chercher les moyens de s'entendre sur une possible exploitation conjointe de gisements pétroliers et gaziers.

Une fois de plus, les Vietnamiens, conscients de la nécessité d'entretenir d'indispensables relations économiques avec la Chine, avaient estimé que les voies de la concertation valaient mieux que celles de la confrontation. Peine perdue : la soudaine installation de la plate-forme de forage, que l'expert chinois des questions stratégiques Shi Yinhong estime être la résultante d'une « décision prise au plus haut niveau », vient de provoquer une spectaculaire dégradation des relations sino-vietnamiennes. L'une des plus significatives, sans doute, depuis que les deux pays s'étaient livrés une courte et sanglante guerre de frontière en 1979.

A la suite de l'incident naval, des manifestations pacifiques de protestation ont eu lieu à Hanoï et Hô Chi Minh-Ville, le 11 mai. Elles ont été suivies par de violentes émeutes contre tout ce qui pouvait ressembler à des entreprises chinoises dans 22 des 63 provinces du Vietnam. Bilan, deux morts chinois, 140 blessés, des centaines d'usines incendiées et pillées. Le Vietnam, qui avait plutôt laissé faire la manifestation d'Hanoï, est très embarrassé de n'avoir pu empêcher que les défilés d'ouvriers vietnamiens ne dégénèrent ailleurs contre leurs collègues chinois.

Ces détestables violences sont les conséquences désastreuses du comportement de Pékin. La montée en puissance de la Chine n'est pas seulement économique. Elle s'affirme de plus en plus sur un mode nationaliste qu'accompagne la modernisation de ses forces militaires, notamment de sa marine.

Inflexible volonté chinoise

Depuis sa nomination au poste de chef de l'Etat, en 2013, le président Xi Jinping – qui cumule les fonctions de chef du Parti communiste et de chef de la Commission militaire centrale – s'est imposé comme un dirigeant de fer, impérial et volontariste. En un sens, après les années de règne du falot Hu Jintao, M. Xi incarne politiquement l'inflexible volonté chinoise de s'imposer comme une puissance régionale. La Chine revendique toute cette mer du sud qui porte son nom. Sans parler de la querelle qui l'oppose, au nord, avec le Japon, en mer de Chine orientale.

Les Vietnamiens vont-ils finir par changer de politique à l'égard de la Chine, qu'ils entendaient jusque-là ménager ? Ce qui valait d'ailleurs parfois au gouvernement vietnamien de vives critiques de la part d'une opinion publique traditionnellement très sinophobe, les derniers événements l'ayant illustré… Comme le dit l'analyste politique vietnamien Nguyen Quang A, « le désir d'invasion, les Chinois l'ont dans le sang. Nous, c'est la résistance… » On ne pouvait mieux dire alors que les Vietnamiens viennent de fêter en grande pompe le 60e anniversaire de la chute de Dien Bien Phu !

Le président vietnamien, Truong Tan Sang, a haussé le ton après les émeutes des 13 et 14 mai. « La Chine dit que le Vietnam devrait se retirer de la zone où la compagnie chinois... . Mais ici, c'est chez moi ! Pourquoi devrais-je me retirer ? », a-t-il déclaré.

Jusqu'à présent, c'étaient les Philippins qui s'étaient montrés les plus offensifs à l'égard des Chinois. Même si une mini-confrontation autour d'un atoll disputé entre Manille et Pékin, il y a deux ans, avait tourné à l'avantage des Chinois : les Philippins avaient dû se retirer, laissant la possibilité aux pêcheurs chinois d'exploiter les eaux poissonneuses de l'atoll de Scarborough. Le président Benigno Aquino demande désormais un arbitrage international. Mais la Chine s'en moque. Elle méprise tous ces « petits » qui ont la malchance de se trouver dans sa zone d'influence géographique. Sûre d'elle et dominatrice, elle est convaincue de la potentielle suprématie de son imperium. Certains disent que le XXIe siècle sera celui de la Chine. Ce n'est pas une bonne nouvelle.

Par Bruno Philip - Le Monde - 19 mai 2014