Elles ont tiré leur nom de leur quartier de Phnom Penh dont elles ont été expulsées en 2007 et qui abritait plus de 4 000 familles. Depuis, elles émaillent leurs slogans du mot « justice », et sèment des pétitions dans les institutions et les ambassades...

Dans les manifestations, elles sont comme chez elles. Elles ont de la voix, le ton gouailleur et un sens de la mise en scène. Elles se reconnaissent à leurs attributs : le krama, le foulard khmer traditionnel à carreaux, et la fleur de lotus, symbole du bouddhisme, la religion du pays, avec laquelle elles ornent les barrages policiers quand il s’en dresse sur leur chemin. Elles émaillent leurs slogans du mot « justice », elles sèment leurs pétitions dans les institutions et les ambassades. En cinq ans, elles sont devenues les trublions les plus connus du Cambodge.

On les surnomme les « Boeung Kak », du nom d’un quartier établi sur les rives du plus grand lac naturel de Phnom Penh, depuis remblayé. Cette zone abritait plus de 4 000 familles avant que la municipalité la cède en 2007 en concession à un promoteur immobilier privé, affilié au parti au pouvoir, et procède à une expulsion à grande échelle. Sous la pression ou par résignation, la majorité des habitants finit par accepter un relogement en lointaine périphérie ou une somme d’argent modique en échange de leur départ.

Un groupe d’irréductibles

Les autorités croient l’affaire ainsi réglée. C’est sans compter un groupe d’irréductibles, emmené dès 2010 par des femmes au foyer pour la plupart, prêtes à défendre à bras-le-corps leurs terres si bien situées dans une capitale en pleine expansion. Leur crédo : « Protester pacifiquement, attirer l’attention et faire preuve de courage », résume Yorm Bopha, l’une des figures du mouvement, qui a passé « 440 jours » en prison et dont Amnesty International a fait une « prisonnière de conscience » lors d’une campagne hautement médiatisée en faveur de sa libération.

Dans leurs face-à-face avec les forces de l’ordre, tantôt elles séduisent, entonnent des chansons et amusent, tantôt elles provoquent ou insultent ceux chargés de les contenir, et vouent aux gémonies ceux contre qui elles protestent - comme les magistrats dont elles pointent du doigt la corruption. Ici, l’une refait le lacet d’un policier anti-émeute, décontenancé. Là, d’autres montrent leurs seins lors d’un strip-tease inattendu, créant la stupéfaction. Ou encore, elles endossent le rôle de pleureuses, se traînant à genoux tout en scandant des prières dans des sanglots à peine étouffés. Et si elles savent qu’elles reviendront protester au même endroit, elles ne manquent pas, avant de partir, de lancer aux hommes en uniforme un « A demain ! », qui soulève immanquablement des rires autour d’elles.

Leur show est bien rompu face aux objectifs des médias et des militants de défense des droits de l’Homme, qui ont contribué à faire d’elles des stars. Il ne s’écoule pas un mois sans qu’elles fassent parler d’elles. Leur notoriété a dépassé les frontières du Cambodge. Leur dynamique chef de file, Tep Vanny, qui a, depuis ses débuts de militante appris l’anglais et s’est créé une page Facebook, a été gratifiée de plusieurs récompenses à l’étranger, dont le Prix du leadership mondial, qu’elle a reçu en 2013 des mains de la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton.

Les dames de Boeung Kak

Elles assurent compter une centaine de militantes dans leurs rangs. Presque cinquante ans séparent la plus jeune de la doyenne du groupe, une septuagénaire surnommée « Mamy ». Rien ne semble pouvoir doucher leurs ardeurs. « J’ai déjà été frappée, jetée en prison. Qu’importe, il faut continuer le combat », clame Mamy, le visage plissé par les rides. Elle dit faire la sourde oreille aux admonestations de sa famille, inquiète de la voir partir protester au vu de son grand âge. « Avant j’avais peur mais, à force de souffrir, je me suis endurcie. Je compte bien me battre jusqu’à ma mort, et je demanderai à mes descendants de prendre la relève ! »

Les dames de Boeung Kak se revendiquent pionnières. « Normalement, les Cambodgiennes sont timides, elles n’osent pas prendre la parole. On leur a appris à changer, et c’est là notre réussite », se réjouit Yorm Bopha, la meneuse aux airs d’Angélina Jolie. Et elles font des émules. Et elles remportent des succès. En 2011, elles font plier la Banque mondiale, engagée aux côtés du gouvernement cambodgien dans un projet d’émission de titres de propriété, qu’elles interpellent. Admettant sa responsabilité dans l’affaire de Boeung Kak, et pour obliger Phnom Penh à parvenir à un accord décent avec les centaines de familles restées sur le carreau, l’institution financière gèle l’octroi de nouveaux prêts au Cambodge. Un fait rare. Le gouvernement autorise alors l’essentiel de ces résistants à être relogés sur place. Selon les militantes de Boeung Kak, il ne resterait aujourd’hui plus qu’une quarantaine de familles lésées. En attendant, la mauvaise publicité qu’elles ont offerte à Boeung Kak semble avoir suspendu tout projet de développement sur ce lieu.

Ces femmes courtisées par l’opposition prennent à cœur leur rôle de pourfendeurs des injustices. On les a ainsi vues rallier des manifestations ouvrières aux revendications salariales. Une fois le dossier Boeung Kak bouclé, plus d’une confie ne pas vouloir renoncer à ce qui est devenu pour elles presque un métier. Yorm Bopha est de celles-là, même si elle a réussi à décrocher le tant convoité titre de propriété à Boeung Kak. « Tout le monde connaît maintenant Yorm Bopha et Tep Vanny et ce que nous faisons pour le pays. Et j’en tire une grande fierté. » Certes, concède-t-elle, leur militantisme les détourne de leur foyer mais elle veut croire que leur action contribuera à faire changer les choses. Il semble aujourd’hui difficile à ces femmes de retomber dans l’anonymat et de quitter leur statut de rôle-modèle, au risque de devenir prisonnières de leur condition de contestataires et d’être instrumentalisées.

Par Stéphanie Gee - Radio France Internationale - 4 juillet 2014


Cambodge: les ouvriers du textile luttent pour survivre

Après 10 heures à coudre des vêtements pour des marques occidentales, Ry Srey Bopha regagne la petite chambre qu’elle partage avec d’autres ouvrières d’une usine textile cambodgienne, avale quelques restes et s’allonge par terre pour dormir.

Comme beaucoup des quelque 650.000 travailleurs du secteur textile, en grande majorité des femmes, les journées de Bopha sont longues et épuisantes. Et elle ne voit que rarement sa fille de cinq ans élevée à la campagne par une grand-mère âgée.

«La vie dans les usines textile est très difficile», explique-t-elle à l’AFP. «Mais j’ai besoin d’argent, alors je dois juste être patiente».

Autrefois décrit comme un modèle, le secteur textile cambodgien en plein essor a vu les conditions de travail de ses ouvriers se détériorer, en parallèle avec l’augmentation du nombre d’usines.

L’argent et les commandes inondant l’industrie ces dernières années ont poussé à la création de nouveaux établissements «qui ne connaissent pas les règles légales (...) ou s’en moquent», souligne Jason Judd, du programme «Better Factories Cambodia» de l’Organisation internationale du travail (OIT).

De la mort de quatre ouvriers lors d’une grève violemment réprimée par la police en janvier aux évanouissements collectifs dans les usines, la réputation du secteur a été largement écornée, au point d’inquiéter certaines marques occidentales.

Mais malgré la médiatisation des manifestations et quelques augmentations de salaires symboliques, les ouvriers n’ont pas vu leur sort vraiment s’améliorer.

«Quand nous sommes malades et que nous ne pouvons pas travailler, ils coupent notre salaire. Nous travaillons quand nous sommes malades», lâche Bopha, décrivant une situation «pitoyable».

Elle travaille six jours par semaine, de 07h00 à tard dans la nuit, pour pouvoir joindre les deux bouts grâce aux heures supplémentaires, le tout pour environ 95 euros par mois, dont elle envoie plus d’un tiers à sa famille.

«Souvent, je mange les restes de riz, pour économiser de l’argent», poursuit-elle, espérant une vie meilleure pour sa fille.

De nombreuses ouvrières expliquent avoir dû choisir entre leur travail et leur famille.

«Je ne vais pas pouvoir garder ma fille ici parce qu’il n’y a pas de service de garde d’enfants à l’usine», raconte Ton Sam Ol, qui va demander à sa mère de s’occuper du bébé d’un mois. «Sinon je devrai démissionner», s’inquiète-t-elle.

«Esclavage des temps modernes»

Ol a bénéficié d’un court congé maternité payé. Mais beaucoup d’usines préfèrent imposer aux ouvrières des contrats courts pour éviter ces dépenses, selon les syndicats.

Les entreprises mettent même parfois un terme aux contrats des femmes enceintes, souligne Moeun Tola, du Centre communautaire pour l’éducation légale, groupe local de défense des droits de l’Homme. «Certaines ouvrières avortent», note-t-il.

Les contrats de courte durée permettent aussi aux employeurs de mieux contrôler leur personnel. «Les ouvriers n’osent pas refuser les heures supplémentaires ou se plaindre de leurs conditions. Ils travaillent dur, même malades», raconte Moeun Tola. «Leur situation est un esclavage des temps modernes».

Le textile est un secteur clé de l’économie du Cambodge, avec des exportations s’élevant à 5,5 milliards de dollars en 2013.

Mais une plus grande partie de cet argent devrait bénéficier aux travailleurs, plaident les syndicalistes.

Les salaires ont été augmentés après la répression des grèves du début de l’année. Le minimum mensuel est passé à 100 dollars (73 euros), mais les ouvriers réclamaient 160 et le montant reste en-dessous de ce qui est considéré comme un «salaire de subsistance», soulignent les militants.

Les propriétaires des usines assurent eux ne pas avoir les moyens de faire plus, reportant la faute sur les donneurs d’ordre à l’étranger.

«Nous n’avons pas d’argent. On ne peut pas augmenter» les salaires, insiste Ken Loo, secrétaire général de l’Association cambodgienne des industriels du textile.

Lors d’une réunion en mai, les marques occidentales s’étaient dites prêtes à prendre en compte des salaires plus élevés pour éviter des délais dans la production provoqués par les grèves.

Un nouveau projet de loi sur les syndicats pourrait d’autre part limiter la capacité des ouvriers à s’organiser et à manifester.

«La liberté syndicale va se réduire si le projet est adopté», dénonce Rong Chhun, président de la Confédération cambodgienne des syndicats.

Mais malgré les arrestations et condamnations de militants ces derniers mois, certains sont prêts à continuer à se battre.

«Si beaucoup d’ouvriers font grève à nouveau, je me joindrai à eux», promet ainsi Bopha.

Jusqu’à ce qu’ils obtiennent des progrès significatifs, «les ouvriers feront grève et manifesteront sans cesse», prédit Rong Chhun.

Agence France Presse - 11 Juillet 2014