Le tribunal a reconnu leur responsabilité dans les déplacements forcés de population qui avaient été opérés, notamment pour évacuer Phnom Penh, l'une des plus grandes migrations forcées de l'histoire moderne. Après leur prise du pouvoir, en avril 1975, les Khmers rouges avaient en effet vidé les villes du pays, en application d'une utopie marxiste délirante visant à créer une société agraire, sans monnaie ni citadins.

L'idéologue du régime, Nuon Chea, et le chef de l'Etat du Kampuchéa démocratique, Khieu Samphan, ont annoncé qu'ils faisaient appel de ce jugement. Les deux hommes devraient toutefois être maintenus en détention compte tenu « de la gravité des crimes », a déclaré Nil Nonn, juge du tribunal de Phnom Penh.

Cette condamnation est le premier verdict emblématique contre un régime qui a conduit à la mort près de deux millions de personnes au Cambodge entre 1975 et 1979. Le premier condamné, en 2010, « Douch », responsable du principal centre de tortures du régime, S21 — où 15 000 personnes ont été torturées avant d'être exécutées — était considéré comme un exécuteur et non un responsable de premier rang du régime.

Le jugement de jeudi ne concerne cependant qu'une petite partie du procès intenté contre les deux hommes. Le deuxième procès de Nuon Chea et Khieu Samphan s'est ouvert à la fin de juillet. Il doit couvrir les accusations de génocide — qui concernent uniquement les Vietnamiens et la minorité musulmane des Chams —, les mariages forcés et les viols commis dans ce cadre, ainsi que les crimes commis dans plusieurs camps de travail et prisons, dont S21.

Les deux octogénaires, arrêtés en 2007, ont eux nié toutes les accusations retenues contre eux, assurant ne pas être responsables des atrocités d'un régime qui a décimé un quart de la population du pays, d'épuisement, de maladie, sous la torture ou au gré des exécutions.

A l'ouverture symbolique du procès, en juin 2011, avant son découpage en plusieurs volets, quatre anciens cadres khmers rouges étaient dans le box des accusés. Mais, depuis, la ministre des affaires sociales du régime, Ieng Thirith, qui souffre de démence, a été considérée inapte à être jugée, puis libérée en 2012. Son mari, Ieng Sary, ancien ministre des affaires étrangères, est mort l'an dernier, à l'âge de 87 ans.

Le Monde avec Agence France Presse - 7 août 2014


Les procès des Khmers rouges en quatre questions

Reconnus coupables de crimes contre l'humanité jeudi 7 août, Nuon Chea et Khieu Samphan sont les premiers hauts dirigeants khmers rouges à être condamnés (à la prison à perpétuité), trente-cinq ans après la chute du régime génocidaire, responsable de la mort d'au moins 1,7 million de personnes pendant sa courte durée (trois ans, huit mois et vingt jours).

Le premier condamné, en 2010, « Douch », responsable du principal centre de tortures du régime, S21, était considéré comme un exécuteur et non un responsable de premier rang du régime.

Comment sont jugés les crimes des Khmers rouges ?

Sous l'appellation de « Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens », le tribunal, créé au début des années 2000 et sis à Phnom Penh, est « hybride », géré par l'Etat cambodgien et les Nations unies. Les deux catégories de suspects qu'il doit juger sont les anciens hauts dirigeants khmers rouges et les principaux responsables des violations du droit national et international.

La peine minimale encourue est de cinq ans, la maximale est la réclusion à perpétuité, car au Cambodge la peine de mort est anticonstitutionnelle.

Ce tribunal a été régulièrement au centre des polémiques, car nombre d'observateurs estiment qu'il est ralenti volontairement dans ses jugements par les lourdeurs de procédure et est le lieu d'interférences politiques de la part du gouvernement cambodgien.

Combien d'accusés ont été poursuivis ?

Au total, cinq dirigeants khmers rouges ont été poursuivis dans deux dossiers distincts :

— Dossier 1 : Kaing Guek Eav, alias Douch, qui dirigeait le centre de tortures et d'interrogatoires emblématiques du pouvoir khmer rouge, S21.

— Dossier 2 : Nuon Chea, surnommé le « frère numéro deux », pour sa position derrière le numéro un Pol Pot (mort en 1998), secrétaire adjoint du Parti communiste du Kampuchéa (PCK), Khieu Sampan, ancien président, Ieng Sary, ancien vice-premier ministre chargé des affaires étrangères, et sa femme, Ieng Thirith, qui fut ministre des affaires sociales.

Ieng Sary est mort en mars 2013, Ieng Thirith a été déclarée en décembre 2011 inapte à passer en jugement en raison de troubles neurologiques.

Ils sont poursuivis pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre (violations graves des conventions de Genève de 1949) et génocide à l'encontre des minorités vietnamienne et musulmane cham.

Le dossier 2 a été scindé en au moins deux procès.

— Le premier, dont le verdict a été rendu jeudi 7 août, « concerne les mouvements forcés de population, au départ de Phnom Penh et d'autres zones, et les crimes contre l'humanité commis en rapport avec ces déplacements », selon le tribunal. « Il a également pour objet l'examen des rôles joués par les accusés dans l'ensemble des politiques visées par la décision de renvoi, ces politiques étant à la base de tous les chefs d'accusation, dont ceux qui feront l'objet de futurs procès », explique-t-il.

— Le deuxième , dont la première audience a eu lieu le 30 juillet, jugera les accusations de génocide des ethnies chams et vietnamiennes, les crimes contre l'humanité et crimes de guerre.

Deux autres dossiers (3 et 4) sont au stade de l'instruction, mais aucun suspect n'a été arrêté ou mis en examen.

Qui a déjà été condamné ?

Kaing Guek Eav, alias Douch, un ancien professeur de mathématiques âgé de 71 ans, a été condamné à la prison à vie par la cour d'appel du tribunal en février 2012, qui estimait que le verdict de trente ans de réclusion rendu en juillet 2010 « ne reflétait pas la gravité » des crimes de guerres (violations graves des conventions de Genève de 1949) et crimes contre l'humanité, la double charge qui pesait sur l'accusé.

Douch avait été le « bourreau en chef » de S21. Il avait supervisé à l'époque la torture et la mort d'une quinzaine de milliers de détenus dans l'ancien lycée de Tuol Sleng de Phnom Penh, devenu le Musée du génocide. Il avait été arrêté en 1999 après qu'un journaliste irlandais l'eut identifié au nord du Cambodge travaillant pour une ONG.

Qui sont les accusés du deuxième procès ?

— Nuon Chea, alias Lao Kim Lorn, né dans une famille d'origine chinoise en 1926, le « frère numéro deux », occupant le second rang au sein de l'Angkar (l'« Organisation », soit le PCK), après Pol Pot. Formé en Thaïlande, il avait également étudié dans les années 1950 au Nord-Vietnam. Il a été l'ami et le confident de Pol Pot pendant plus de cinquante ans. Il était chargé de l'éducation et de la propagande auprès des cadres, mais son rôle allait bien au-delà, selon le témoignage de Douch lors de son procès. Cela « n'impliquait pas seulement la conduite de sessions de formation, mais la responsabilité à la fois du recrutement des nouveaux membres et de l'imposition des châtiments auxquels étaient soumis les membres du parti qui commettaient des fautes », a-t-il affirmé.

— Khieu Samphan, né en 1931, a étudié en France dans les années 1950, où il a obtenu un doctorat d'économie. Revenu dans son pays, il est élu député et occupe brièvement le poste de secrétaire d'Etat au commerce extérieur en 1962 avant d'être accusé par le roi Sihanouk d'avoir voulu le renverser. Il prend le maquis. Après la victoire des Khmers rouges, il devient chef de l'Etat à la suite de la démission de Sihanouk, en 1976. « Outre un travail administratif au bureau 870, celui du comité permanent du parti, il eut surtout le rôle d'“éducateur” prenant, par exemple, la parole au cours des séances d'endoctrinement des Cambodgiens revenus de l'étranger servir leur pays », a écrit Suong Sikoeun, un ancien cadre du régime, dans son livre Itinéraire d'un intellectuel khmer rouge, publié en 2013 aux éditions du Cerf.

Par François Bougon - Le Monde - 7 août 2014