Ce verdict ne sera peut-être pas le dernier, leur procès ayant été divisé en plusieurs étapes. Cependant, d'autres anciens responsables pourraient ne jamais être inculpés. Pour Hun Sen, la cause est entendue : le procès de Khieu Samphan et de Nuon Chea devra être « le dernier », comme il l'avait sèchement fait savoir en 2010 au secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon. Même si leur condamnation a été qualifiée par nombre de victimes et associations en ces termes : « Trop peu, trop tard ».

Pour quelles raisons le gouvernement cambodgien est-il réticent à l’ouverture de nouveaux procès à l’encontre des Khmers rouges ?

Le Premier ministre Hun Sen est plus que réticent : il refuse en fait catégoriquement que d’autres Khmers rouges soient jugés. Pour comprendre son attitude, il faut d’abord revenir sur la création du tribunal. C’est Hun Sen lui-même qui a demandé à l’ONU en 1997 de l’aider à juger le chef des Khmers rouges Pol Pot et les autres dirigeants. L’ONU était d’accord : son secrétaire général Kofi Annan a mandaté un groupe d’experts, qui a proposé de mettre en place un tribunal international - comme ceux existant déjà pour le Rwanda et l’ex-Yougoslavie. Problème, Hun Sen a dit qu’il préférait un procès devant les seuls tribunaux cambodgiens.

La situation est alors devenue nettement plus compliquée, l’ONU a expliqué qu’elle ne collaborerait que si certains standards internationaux étaient respectés. Les négociations ont duré des années. Au final : pas de Tribunal international mais des « chambres extraordinaires » au sein des tribunaux cambodgiens. Une sorte de tribunal mixte en fait. Les juges et procureurs internationaux y participent - c’est d’ailleurs l’ONU qui paye, mais les magistrats cambodgiens restent majoritaires.

Clairement, Hun Sen voulait garder la main sur ces procès. D’ailleurs dans l’accord signé en 2003 il a été entendu que seuls les chefs khmers rouges seraient jugés, pas les cadres intermédiaires.

Pourquoi ?

Hun Sen le répète depuis le début : aller trop loin, c’est risquer une guerre civile. Et c’est un argument qui trouve un écho chez une partie des Cambodgiens : autant certains veulent que les choses soient dites et les responsables montrés du doigt – on parle du meurtre de deux millions de personnes, soit le quart de la population cambodgienne en moins de cinq ans… Mais d’autres estiment qu’il ne faut pas remuer le passé : ce sont ceux qui n’ont pas confiance dans le tribunal extrêmement lent, qui n’a été mis en place qu’en 2006, et qui ferait l’objet selon les ONG de nombreuses pressions de la part du gouvernement. Par ailleurs ces gens habitent souvent le même quartier, le même village, le même immeuble même parfois que leurs bourreaux. Dans ces conditions, parler d’une éventuelle guerre civile, c’est certainement aller trop loin, mais c’est suffisant pour faire peur aux gens.

Hun Sen croit-il à la guerre civile ?

Difficile à dire. En tous cas il doit penser aux accords qu’il a passés avec les derniers Khmers rouges lorsqu’ils se sont ralliés à lui en 1998. D’autant qu’il a intégré dans son armée et son gouvernement certains de ces fameux « cadres intermédiaires » qui ne seront pas jugés. Sachant évidemment que lui-même est un ancien Khmer rouge, qui a fait défection en 1975 et est revenu dans le pays en 1979 lors de l’invasion de l’armée vietnamienne.

D’ailleurs ces jugements, rendus par un tribunal qu’il est finalement parvenu à rendre international tout en gardant la main dessus, doivent être pour lui un brevet de bonne volonté devant la communauté internationale, et la promesse d’un pays apaisé et réconcilié. Aller trop loin lors des procès et juger trop de monde n’arrange pas Hun Sen : depuis plus de dix ans les magistrats étrangers des « chambres intermédiaires » essaient de faire juger cinq autres Khmers rouges, d’anciens membres de l’armée et d’anciens responsables régionaux, mais sans succès. Un juge international, qui tentait d’instruire ces dossiers, a fini par démissionner. Car Hun Sen l’a dit et répété : les procès en cours seront les derniers.

Combien d’anciens responsables du régime khmer rouge ont été jugés jusqu’à présent ?

A peine trois personnes. D’abord Duch (de son vrai nom Kang Kek leu), le chef du camp de la mort S21, où plus de 15 000 personnes ont été torturées et exécutées. Il a écopé de 35 ans de prison, puis de la perpétuité en appel.

Pour ce qui est du deuxième dossier, quatre dirigeants devaient être jugés, deux seulement sont allés au bout de leur procès : Nuon Chea, l’idéologue du parti, et Khieu Samphan, l’ancien chef d’Etat. Pour ce qui est des deux autres, l’un est mort, et on a considéré que l’autre n’avait plus toute sa tête... Les accusés ont tous plus de 80 ans, c’est pour cette raison que le procès a été découpé en petits bouts, pour qu’ils soient condamnés au moins une fois avant de mourir. Mais si lors de leur premier procès pour crimes contre l’humanité, Nuon Chea et Khieu Samphan ont écopé de la perpétuité, ils ont aussitôt fait appel. Il n’est donc pas certain qu’avant de mourir ils soient condamnés définitivement - la procédure devant durer un an et demi. Et il est encore moins sûr que leur deuxième procès qui vient de débuter, pour génocide cette fois, aille à son terme.

Et pour ce qui est des réactions de l’ONU au refus de Hun Sen de faire d’autres procès ?

L’ONU n’a pas réagi dernièrement, parce que Hun Sen n’a pas fait ce genre de déclarations en personne ces derniers mois. Mais il faut dire que l’ONU a une histoire particulière par rapport au Cambodge : les Occidentaux ont soutenu jusque très tard le régime des Khmers rouges contre les Vietnamiens. Au début des années 70, pendant la guerre du Vietnam, les Américains ont procédé à des bombardements secrets sur le Cambodge. Et lorsque le Vietnam a envahi en 1979 le Cambodge, mettant fin au régime des Khmers rouges, ils se sont certes réfugiés dans la campagne où ils ont continué leurs atrocités, mais jusqu’en 1991 ce sont toujours eux qui représentaient le Cambodge à l’ONU.

L’ONU était tout à fait d’accord pour que ces procès aient lieu, mais elle marche un peu sur des œufs, d’autant que l’argument d’Hun Sen selon lequel on risque une guerre civile en creusant trop loin doit faire son effet sur l’ONU.

Par Christophe Paget - Radio France Internationale - 29 août 2014