La guerre du Vietnam, plus que beaucoup d’autres, charrie son lot d’icônes. Des icônes blessées, exténuées, hurlantes. Les martyrs d’une guerre que l’on veut voir finir. Et que les Américains vont finir par perdre. Ce sont ces soldats yankees, l’œil hagard, la tête dans les mains. L’un d’eux a écrit war is hell sur le revers de son casque. Ces corps alignés sans vie. Ces civils en pleurs. Surtout, cette petite fille criant sa douleur après une attaque au napalm. Ce sont les images réalisées par les reporters occidentaux aux côtés des GI et de l’armée sud-vietnamienne, celles de Gilles Caron, Larry Burrows ou Patrick Chauvel. Cinq décennies plus tard, ce dernier a décidé de revenir sur cette guerre, vue du Nord. Il présente à Perpignan, dans le cadre du festival Visa pour l’image, les clichés de quatre reporters embarqués dans le camp d’en face 1. Et c’est un autre conflit que l’on découvre.

Ici, point de souffrance, seulement le courage et une grande résolution dans l’action. Celle des jeunes hommes partant au combat d’un pas décidé. Celle des jeunes femmes, extrêmement nombreuses, rebouchant les trous des bombes à coups de pelle ou naviguant fusil à la main et chapeau de paille sur la tête. Quelques carcasses en feu suggèrent une guerre plus violente. Sur une photographie, un cadavre; un gars du Sud. Plus loin, des prisonniers américains jouent au volley. «J’ai été invité à donner une conférence à Hanoi en 2012 et j’en ai profité pour demander à rencontrer mes collègues d’en face. Lorsqu’ils m’ont montré leurs images, ça a été un choc. C’est une page d’histoire que tu te prends dans la gueule et que tu ne connais pas. L’histoire du Vietnam a été écrite par les vaincus. Là, je découvrais la version des vainqueurs», souligne Patrick Chauvel 2.

Génération Woodstock, les reporters occidentaux, dont fait partie le Français alors âgé de 18 ans, dénoncent à travers leurs clichés désabusés le non-sens de la guerre, la nécessité d’en finir. La plupart travaillent au sud de la ligne de front, où la liberté de photographier est totale – l’accès au Nord est au contraire extrêmement contrôlé. «Nos images ont quand même sacrément foutu le bordel. La petite fille au napalm, surtout, a emmerdé les politiciens, argue Chauvel. A partir de là, il n’a plus été possible de couvrir librement une guerre.»

es Nord-Vietnamiens, eux, ont à cœur de soutenir le moral des troupes et de ne pas inquiéter la population. Engagés par des médias gouvernementaux, ils en ont aussi l’obligation. A l’époque, Maï Nam est journaliste à L’Avant-garde du Vietnam, un titre focalisé sur les jeunes. «Je voulais montrer une jeunesse active et des images promptes à encourager mes concitoyens. J’avais quelques clichés moins enthousiastes; le journal ne les publiait pas, alors j’ai arrêté de les prendre.»

Même pudeur chez Hua Kiem, détaché de l’armée pour l’Agence vietnamienne d’information: «Ce n’était pas une règle écrite, mais je sentais que mes photos devaient soutenir les soldats, maintenir leur combativité. Cela dit, notre travail était aussi conditionné par des questions logistiques: nous avions si peu de matériel que nous nous demandions avant chaque image si elle était vraiment importante.»

Le slogan national claironne: «Tout pour la victoire» et les photographes, vietnamiens avant tout, veulent y participer. «Les soldats avaient leurs armes et nous nos appareils photo, mais le combat était le même», estime Doan Công Tinh. «Pour nous aussi, le but était d’en finir avec cette guerre. Et pour cela, il était nécessaire de garder la tête haute et la volonté», ajoute Maï Nam. Montrer l’horreur pour mettre un terme au carnage, ou ne rien montrer pour accélérer la victoire; chacun a opté – consciemment ou non – pour sa stratégie visuelle.

Tous, pourtant, réfutent le terme de propagande et assurent n’avoir photographié que la vérité. «J’ai pris également beaucoup de clichés de destructions et de victimes, mais ils étaient envoyés à une commission d’enquête internationale plutôt qu’à la presse», précise Chu Chi Thành. Dans le livre édité par Patrick Chauvel aux Arènes, quelques images élargissent – à peine – le discours. On aperçoit des cadavres et blessés, en petit nombre. Une gamine de 12 ans cherche sa mère et pleure après le bombardement de sa maison. Comme un écho à la fillette du napalm. L’image a reçu le Grand Prix photo de Russie – pays ami – en 1967 mais son auteur, Vu Ba, n’a pas été autorisé à aller chercher sa récompense à Moscou, le cliché ayant été jugé trop négatif.

Outre une stratégie de communication délibérée des autorités, Patrick Chauvel avance une explication plus prosaïque à la légèreté des combattants: «Ces gens n’avaient pas l’habitude d’être photographiés alors ils souriaient dès qu’ils voyaient un appareil. On a eu le même problème en Libye, avec des rebelles faisant le signe de la victoire sur chacun des portraits.»

Les reporters, pourtant, travaillent dans des conditions extrêmes, risquant leur vie à tout instant, contraints parfois de développer leurs pellicules dans des trous creusés à même la terre. «Comme je n’avais pas d’agrandisseur, mes tirages avaient la taille d’une phalange», se souvient Hua Kiem. Soucieux de participer à l’effort de guerre, ils ont payé un lourd tribut au conflit. On estime que quelque 450 journalistes vietnamiens sont morts entre 1947 et 1979.

Les quatre photographes exposés à Perpignan ont découvert les clichés du Sud à la fin des hostilités. Sans surprise, assurent-ils. Hua Kiem reconnaît seulement avoir été étonné que la plupart des vues aient été prises de jour, tandis que lui travaillait essentiellement la nuit. La guerre en noir ou blanc.

1. Doan Công Tinh, Chu Chi Thành, Maï Nam, Hua Kiem, «Ceux du Nord», jusqu’au 14 septembre au Couvent des Minimes, à Perpignan. www.visapourlimage.com

2. Ceux du Nord, Patrick Chauvel, Editions Les Arènes-Fondation Patrick Chauvel, 160 pages.

Par Caroline Stevan - Le Temps (.ch) - 10 septembre 2014