Le lieu est le même. L'atmosphère est différente. Au moment où la transition démocratique en Birmanie butte sur de réels obstacles, Barack Obama et l'opposante Aung San Suu Kyi se sont retrouvés à Rangou vendredi, au domicile de l'icône de la démocratie, lieu emblématique où elle a passé des années assignée à résidence avant l'autodissolution, en 2011, de la junte militaire au pouvoir pendant un demi-siècle. Le président américain a appelé à des élections "libres et équitables" en Birmanie, lors d'une conférence de presse commune à l'issue de la rencontre.

Alors que de nombreuses voix, dont celle de Suu Kyi, s'élèvent contre les lenteurs des réformes du gouvernement birman actuel, Barack Obama a estimé que la démocratisation en Birmanie n'était "ni achevée ni irréversible". De son côté, Suu Kyi a appelé à "trouver un équilibre entre optimisme et pessimisme" pour son pays en pleine transition. À un an des législatives de fin 2015, cruciales pour le pays, elle a récemment estimé que le processus de réforme était au point mort depuis près de deux ans.

Une icône

Violences contre la minorité musulmane des Rohingyas, lourdes incertitudes sur les règles qui encadreront les élections législatives prévues fin 2015, réelles menaces sur la liberté de la presse : les sujets d'inquiétude sont nombreux. Aung San Suu Kyi, 69 ans, doit réussir le difficile passage d'un rôle d'icône pacifiste adulée à travers le monde à celui d'une femme politique en première ligne face aux soubresauts d'une démocratie naissante. Et le scrutin de fin 2015 est crucial. Si son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), a de bonnes chances de l'emporter, la route vers la présidence lui est pour l'heure barrée, en raison d'un article de la Constitution héritée de la junte.

Preuve de la place à part qu'elle occupe, dans son pays et au-delà, Barack Obama aura consacré, lors de cette visite, infiniment plus de temps - et d'exposition médiatique - à cette députée de l'opposition qu'au président du pays, l'ex-général Thein Sein. "Oui, c'est unique", reconnaît Ben Rhodes, proche conseiller du président américain. "Mais c'est un personnage unique", ajoute-t-il. "Elle est une voix extraordinairement importante en Birmanie, mais c'est aussi une icône pour la démocratie à travers le monde."

"Les États-Unis sont avec vous", avait lancé fin 2012 Barack Obama lors d'un discours prononcé à l'université de Rangoun, haut lieu de la lutte pour la démocratie. "Ce voyage remarquable vient de commencer et sera encore long". Deux ans plus tard, il souligne sur tous les tons l'impérieuse nécessité de poursuivre les réformes engagées - "Le travail n'est pas fini", a-t-il martelé - tout en se déclarant "optimiste" sur l'issue des changements profonds en cours dans ce pays de plus de 50 millions d'habitants.

Pragmatisme

Pour Ernest Bower, du Center for Strategic and International Studies, à Washington, la Maison-Blanche est à la recherche d'un subtil équilibre. "Il n'est pas concevable que les réformes démocratiques s'arrêtent en chemin", souligne-t-il. "Mais il y a aussi la reconnaissance du fait qu'il faut être pragmatique sur la quantité de changements que le pays peut absorber en un temps donné." Dans une tribune intitulée "La Birmanie a besoin de temps" et publiée dans le New York Times, U Soe Thane, conseiller du président Thein Sein, appelle la communauté internationale à faire preuve de patience et à saisir "les nuances" de ce qui se passe dans son pays. "Nous vivons dans l'ombre de notre passé. Nous souffrons de capacités institutionnelles extrêmement limitées et plus encore de mentalités et d'esprits forgés par l'isolement et l'autoritarisme. Ces choses-là ne peuvent changer du jour au lendemain."

Sur un terrain moins consensuel, Barack Obama devrait aussi aborder avec Aung San Suu Kyi la question des Rohingyas, considérés par l'ONU comme l'une des minorités les plus persécutées de la planète, et sur lesquels l'opposante se montre extrêmement discrète.

Agence France Presse - 14 novembre 2014


Birmanie : «Aung San Suu Kyi ne pourra pas devenir présidente»

Ce vendredi, Barack Obama passe son second et dernier jour à Rangoon, en Birmanie. Le président américain a pu rencontrer l'opposante Aung San Suu Kyi pour évoquer les réformes pro-démocratiques en cours dans le pays. La Constitution continue d'empêcher la députée de prétendre à la présidence alors que l'élection se profil en 2015. Maël Raynaud, analyste politique indépendant et spécialiste de la Birmanie, analyse la situation.

RFI : Un comité de réforme de la Constitution est sur pied. Il doit notamment statuer sur les deux principaux articles qui posent problème, celui qui empêche Aung San Suu Kyi d’accéder à la présidence et celui qui confère aux militaires une emprise sur le pouvoir. Ce comité a-t-il une chance d’aboutir à un changement ?

Maël Raynaud : Malheureusement, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer, elle vient de tomber à l’instant, j’étais au téléphone avec des collègues à Naypyidaw, la capitale de la Birmanie : la décision vient d’être prise et Aung San Suu Kyi ne pourra pas devenir présidente.

Cette fois-ci, l’Assemblée nationale, qu’on appelle Pythu Hluttaw en Birmanie, ne pourra pas revenir sur cette décision. Je crois que c’est trop tard. Maintenant la question est de savoir comment la NLD (Ligue nationale démocratique) et Aung San Suu Kyi vont réagir, s’ils vont décider de boycotter les élections ou d’y participer malgré tout ? Ils vont plutôt essayer de participer mais on ne verra pas Aung San Suu Kyi présidente cette fois-ci.

Peut-on arriver à un compromis dans ces conditions ?

Oui, ça fait des mois et des mois que Aung San Suu Kyi discute notamment avec le président de l’Assemblée nationale, Shwe Mann, et qu’ils essaient de voir ensemble comment arriver à trouver un arrangement qui ferait que la NLD. Si elle gagne, comme ce sera très vraisemblablement le cas pour les élections de l’année prochaine, fin octobre ou début novembre 2015, comment s’arranger pour que ce parti dont la leader ne pourrait pas être présidente, puisse partager le pouvoir avec des représentants de l’armée qui reste la force politique la plus importante du pays. Il faut bien trouver un équilibre et les négociations sont déjà en cours. Il y a des raisons de penser qu’une solution sera trouvée d’une façon ou d’une autre.

Quel poste serait-elle susceptible d’accepter ?

Il y a deux vice-présidents, selon la Constitution de 2008 en Birmanie, elle pourrait avoir l'une de ces deux places. Elle pourrait aussi être présidente de cette Assemblée nationale, justement, en remplaçant Shwe Mann. Ce sont les deux postes les plus vraisemblables, mais un arrangement, quel qu’il soit à mon avis, sera trouvé.

Ça veut dire que Aung San Suu Kyi est toujours un personnage central de cette opposition. Quelqu'un peut-il lui succéder ?

C’est certain que Aung San Suu Kyi reste le personnage central de l’opposition et c’est évident que l’immense majorité des Birmans veulent voir Aung San Suu Kyi être leur présidente. Malheureusement, leur souhait ne sera pas exaucé.

C’est évident que Aung San Suu Kyi reste le personnage fondamental de l’opposition birmane. Quelqu'un peut-il la remplacer ? Malheureusement, Aung San Suu Kyi elle-même n’a pas forcément été très douée dans l’art de former des gens pour la remplacer. Elle est dans cette position très centrale et elle s’y maintient. C’est un petit peu un problème pour l’avenir de la Birmanie, c’est certain.

Les conflits avec les minorités pèsent aussi beaucoup sur l’avenir du pays. Il y a un processus de paix qui est en cours. Où en est-on aujourd’hui ?

Il y a deux choses. D’un côté, une très belle nouvelle, c’est que de manière générale, le gouvernement, l’armée et les minorités ethniques discutent. Dans l’ensemble, il n’y a plus de conflits en Birmanie comme il y en a eu pendant 70 ans. Il reste des combats sporadiques ici ou là malheureusement. Mais dans l’ensemble, les combats ont cessé.

Ensuite, le deuxième aspect, c’est sur la réussite de ce processus. On peut en douter un petit peu plus. Il y a eu vraiment des efforts qui ont été fournis par les deux côtés. Le problème, c’est que le gouvernement a décidé d’aller beaucoup plus loin qu’un simple cessez-le-feu dès le départ en ayant un accord qui serait un accord politique. C’est très difficile à réaliser. On verra où le processus sera mené, mais pour l’instant, à la fois on peut être assez optimistes parce que les combats ont cessé, et un peu pessimistes parce que le processus n’a pas l’air d’aboutir.

Depuis son arrivée au pouvoir il y 18 mois, Thein Sein a joué l’élève moderne vis-à-vis des Occidentaux avec toute une série de réformes, jusqu’à obtenir la levée des sanctions américaines. Quelle est aujourd’hui sa marge de manœuvre ?

Les sanctions américaines et les sanctions de l’Union européenne aussi. D’abord, la première chose que j’aimerais dire, c’est qu’il faut cesser de regarder la Birmanie et le président Thein Sein comme étant des gens qui veulent absolument faire plaisir aux Occidentaux.

La Birmanie est un pays de 51 millions d’habitants qui a d’abord des questions politiques internes. Le président Thein Sein pense à sa population, il pense à l’armée qui est derrière lui et il pense à des personnages comme Aung San Suu Kyi. Quand je dis qu’il pense à eux, ça ne veut pas forcément dire qu’il est d’accord avec eux, ça veut dire qu’il se rend compte que ce sont des gens à qui il faut qu’il fasse attention, beaucoup plus que les étrangers.

Thein Sein a une vraie marge de manœuvre pour continuer les réformes. Ça ne durera plus qu’un an puisque dans un an vraisemblablement, il quittera la présidence. Mais effectivement dans sa relation aux Occidentaux, il est très probable que la Birmanie continue à avoir de très bonnes relations avec les Occidentaux au moins pour l’année à venir.

Est-ce que, comme le dit Aung San Suu Kyi, les Etats-Unis ont été trop vite dans le processus ?

Je comprends qu’elle le dise, d’abord parce qu’elle le pense et ensuite parce qu’il y a aussi un calcul politique, car si elle apparaît comme disant que le gouvernement a réussi dans sa tâche, elle n’a plus forcément d’arguments pour se battre contre eux au niveau politique dans les élections qui arrivent dans un an. La deuxième chose, c’est que pour les Etats-Unis, un pays comme la Birmanie, c’est un processus de transition très compliqué auquel on fait face. Les Américains n’ont pas beaucoup d’autres choix que d’essayer d’accompagner ce processus.

Par Alexandra Cagnard - Radio France Internationale - 14 novembre 2014