De Régis Wargnier (France/Belgique/Cambodge), avec : Raphaël Personnaz, Kompheak Phoeung, Olivier Gourmet, Thanet Thorn - 1h35 - Sortie : 17 décembre 2014

Synopsis : Cambodge, 1971.Alors qu’il travaille à la restauration des temples d’Angkor, François Bizot, ethnologue français, est capturé par les Khmers rouges. Détenu dans un camp perdu dans la jungle, Bizot est accusé d’être un espion de la CIA. Sa seule chance de salut, convaincre Douch, le jeune chef du camp, de son innocence. Tandis que le Français découvre la réalité de l'embrigadement des Khmers rouges, se construit entre le prisonnier et son geôlier un lien indéfinissable…

Sauvé par un tortionnaire

Inspiré d’une histoire vraie, racontée par celui l’a vécue, "Le Temps des aveux" est comme le récit d’un syndrome de Stockholm à l’envers. Ici, ce n’est plus le prisonnier qui s’identifie à son geôlier, mais ce dernier à son détenu. Accusé d’espionnage, François Bizot (Raphael Personnaz) nie tout en bloc, étant chercheur, passionné de culture khmère, de bouddhisme, et parlant la langue. Le chef du camp de prisonniers, Douch (Kompheak Phoeung), au fil des interrogatoires, parfois musclées, subodore que quelque chose cloche dans ces accusations et va tenter de sortir l’anthropologue de ce mauvais pas.

Douch n’est pas pour autant pas un ange. Il torture et tue les autres prisonniers, y compris les assistants de Bizot. Ce dernier le dit d’emblée, il devra la vie à un tortionnaire et assassin de guerre. Son geôlier deviendra d’ailleurs par la suite le directeur de la terrible prison S21 de Phnom Penh et sera condamné à la prison à perpétuité pour meurtre, torture, viol et crimes contre l'humanité en 2012. Le cinéaste d'origine cambodgienne Rithy Pahn a traité le sujet et est coproducteur du film : une caution. L’étonnant est que son interprète dans le film de Wargnier, Kompheak Phoeung, fut le traducteur de Douch lors de son procès pour les Français présents, sans que le sache le réalisateur avant de le choisir pour le rôle. Il y a parfois des synchronicités qui ne trompent pas sur les vertus de l’instinct…

Romanesque et Histoire

Régis Wargnier n’est pas un révolutionnaire de la facture cinématographique ou de la mise en scène. Sa forme est résolument classique et suit toujours une chronologie linéaire, au service de récits souvent romanesques et inscrits dans l’Histoire ; la seconde guerre mondiale et le colonialisme. "Le Temps des aveux" ne déroge pas à ces choix, sauf par le conflit évoqué, mais il s’agit toujours d’un moment où l’Histoire croise un destin particulier. Seule exigence du cinéaste : le réalisme. Pour cela, il a tourné au Cambodge, en pleine jungle, dans des conditions spartiates, mettant à contribution des Khmers du cru pour interpréter les rôles de militaires et les bonzes, mais aussi participer à la reconstitution du camp, pour être au plus proche des contraintes et styles locaux.

L’interprétation de Kompheak Phoeung, à l’origine à la tête d’une troupe de théâtre et défendeur de la culture khmère, est particulièrement remarquable. D’autant qu’il accepta le rôle en marchant sur des œufs, en raison de sa teneur négative, ses contemporains ayant une forte tendance à identifier l’acteur au personnage qu’il incarne. Raphaël Personnaz ne démérite pas non-plus dans une performance très physique. Olivier Gourmet est comme d’habitude excellent dans le rôle du consul de France à Phnom Penn. Le film vaut donc pour ces acteurs et son sujet, la mise en scène restant dans un pré carré bien cadré, classique, hormis celui de sa reconstitution. Ce qui n’empêche pas de se laisser prendre par ce destin d’exception, dans la rencontre de deux personnalités complexes au cœur d‘un contexte conflictuel et politique aigüe, Régis Wargnier n’étant pas le dernier à savoir raconter des histoires.

France TV - 16 décembre 2014


"Le temps des aveux" : une fresque inconsistante sauvée par Raphaël Personnaz

Plus de vingt ans après "Indochine", le cinéaste Régis Wargnier retourne en Asie du sud-est pour raconter l'histoire vraie de l'anthropologue François Bizot dans "Le temps des aveux". Mais malgré le jeu des acteurs, notre contributrice n'a pas aimé le résultat.

"La mort d'un homme, c'est une tragédie ; la disparition de millions d'hommes, c'est de la statistique", avait déclaré Staline. Paroles qui auraient pu être prononcées par Douch, un des chefs de file des Khmers rouges, qui ordonna sans vergogne de torturer et d'exécuter des milliers de personnes au nom de la révolution mais qui laissa la vie sauve à François Bizot, son "ami français".

Cet ethnologue qui travaillait pour le compte de l'École française d'extrême-Orient avait été capturé en 1971 par les sbires du révolutionnaire qui le soupçonnait d'être employé par la CIA, puis finalement relâché par son bourreau, convaincu de son innocence. "Je dois ma vie à un homme qui en a exécuté des milliers d'autres", raconte Bizot dans "Le portail" et "Le silence du bourreau", deux livres qui sont à la source du "Temps des aveux" de Régis Wargnier, qui retrouve, plus de vingt ans après "Indochine", le chemin de l'Asie du sud-est.

Le cinéaste, habitué à filmer les tourments intimes au cœur des séismes de l'histoire ("Est-Ouest") et à habiller le matériau historique avec du romanesque, se repose ici sur la substantifique moelle des témoignages de Bizot dont il peine à restituer la force dramatique au point de ne susciter aucune empathie du spectateur pour la victime.

Filmer la captivité sans aspérités

Piégé par son souci de filmer avec une précision documentaire drastique la captivité de Bizot au cœur de la jungle cambodgienne (ce dont on ne saurait le blâmer), Wargnier en vient à faire des séquences de séquestration une succession d'épisodes simplistes et anodins auxquels seules la beauté et l'aridité de l'image viennent apporter une caution cinématographique.

On est loin du "Captive" de Brillante Mendoza, qui parvenait d'une manière saisissante à nous immerger dans le quotidien de victimes séquestrées par des rebelles djihadistes aux Philippines. Si l'austérité calme et distanciée de la réalisation évite au "Temps des aveux" de sombrer dans l'écueil du film pompier, elle en vient à anémier la quintessence dramaturgique portée en germe par l'histoire, jusqu'aux fameux et survendus face-à-face entre le bourreau et sa victime, réduits ici à des fantoches ânonnant leurs partitions respectives.

Raphaël Personnaz et Kompheak Phoeung, excellents

Raphaël Personnaz (Bizot), méconnaissable, et Kompheak Phoeung, tout en équanimité (Douch), malgré l'excellence de leur composition, parviennent de justesse à sauver le film de cet antagonisme empaillé, qui sclérose jusqu'aux retrouvailles des deux hommes. Écroué et sur le point d'être jugé, l'administrateur sanguinaire de la prison S-21, s'excuse auprès de l'ethnologue de n'avoir rien pu faire pour ses deux compagnons de captivité et pour sa femme, retenue de force par les révolutionnaires alors que l'ethnologue et d'autres français tentaient de rejoindre leur terre natale après la prise de pouvoir des Khmers rouges.

Syndrome de Stockolm inversé qui sera resté, pendant tout le film, à l'état de donnée factuelle, tant Wargnier rechigne à en creuser les virtualités.

Mais dans son dernier tiers, le film prend vigueur, grâce notamment au personnage d'Olivier Gourmet (toujours impeccable dans "l'exercice de l'État"), consul chargé de superviser l'évacuation des Français, petit soldat d'un colonialisme bien décidé à garder le pied dans la porte du territoire cambodgien.

Au moment de partir, il dira qu'il laisse les portes de l'intérieur de l'ambassade ouvertes pour montrer que la France n'a pas l'intention de se retirer définitivement.

Le film s'auréole d'une certaine beauté

Si le "Temps des aveux" s'auréole d'une certaine beauté, c'est dans sa manière, lucide et frontale, de montrer un colonialisme en berne mais surtout grâce à la mélancolie avec laquelle il évoque le renoncement à des idéaux, qu'ils soient louables ou contestables.

C'est la résignation douce d'un homme affaibli et amaigri (Personnaz a dû perdre une dizaine de kilos sur les lieux mêmes du tournage), dont la seule ambition était de travailler en paix au contact des autochtones, et qui se sent désormais investi d'une seule mission : celle de témoigner.

De cette mission, Wargnier s'acquitte à son tour avec un zèle d'écolier appliqué dans ce film un peu atone, sauvé par une fin émouvante où s'infiltre en loucedé une tristesse diffuse qui est celle, discrète, de nos aspirations avortées.

Si le "Temps des aveux" s'auréole d'une certaine beauté, c'est dans sa manière, lucide et frontale, de montrer un colonialisme en berne mais surtout grâce à la mélancolie avec laquelle il évoque le renoncement à des idéaux, qu'ils soient louables ou contestables.

C'est la résignation douce d'un homme affaibli et amaigri (Personnaz a dû perdre une dizaine de kilos sur les lieux mêmes du tournage), dont la seule ambition était de travailler en paix au contact des autochtones, et qui se sent désormais investi d'une seule mission : celle de témoigner.

De cette mission, Wargnier s'acquitte à son tour avec un zèle d'écolier appliqué dans ce film un peu atone, sauvé par une fin émouvante où s'infiltre en loucedé une tristesse diffuse qui est celle, discrète, de nos aspirations avortées.

Par Claire Micallef - Le Nouvel Observateur - 19 décembre 2014