Don’t Think I’ve Forgotten nous immerge dans un monde qui est moins oublié qu’inconnu : la scène musicale cambodgienne de la fin des années 50 jusqu’aux atrocités du régime khmer rouge pendant la décennie 70. Formellement très simple, le documentaire de John Pirozzi est une radiographie de la minuscule scène qui agita Phnom Penh pendant quelques décennies avant d’être massacrée, autant moralement que littéralement, beaucoup de ces chanteurs ou musiciens n’ayant pas échappé à l’assassinat de 1,7 million de personnes.

Entre témoignages et archives, Pirozzi nous donne à vivre le monde du Cambodge de la fin du protectorat français, et l’esthétique qui fit rêver la jeunesse. S’y retrouvaient des restes de musique traditionnelle, mais aussi des disques venus de Paris, de Cuba ou du Brésil. S’inventa un style inédit autour de quelques figures, dont celle de Sinn Sisamouth, crooner et vedette absolue, ou de Ros Serey Sothear. John Pirozzi filme quelques témoins, et se dessine, au fil des années racontées, le présage des massacres des artistes jugés ennemis, exécutés ou disparus après la prise de Phnom Penh en 1975. L’aspect le plus (directement) poignant du film réside dans cet aspect historique, purement documentaire. Mais s’esquisse une autre dimension encore plus émouvante : des scènes de concerts, de fêtes, des «clips» avant l’heure, où des gamins dansent devant le premier groupe de guitares du Cambodge ou dans des «surprise-parties» et fantasment leur vie, utilisant la musique comme une éponge à modernité.

Par Clément Ghys - Libération - 10 mars 2015