« Le principal dossier est de sauver des vies et de s’attaquer aux réseaux », a déclaré le chef de la diplomatie thaïlandaise, Tanasak Patimapragorn, évoquant un « afflux de migrants illégaux » ayant « atteint des niveaux alarmants ». « Nous avons déjà donné l’autorisation aux Etats-Unis d’entrer dans l’espace aérien thaïlandais », a-t-il annoncé, alors que jusqu’ici Washington menait ses vols de surveillance avec la Malaisie, la Thaïlande faisant bande à part. La police thaïlandaise continue à chercher des camps de migrants illégaux abandonnés à la frontière avec la Malaisie, où plus de 130 corps ont été retrouvés dans des fosses communes en pleine jungle, pour des migrants morts en route.

Résoudre les causes de la crise « nécessitera que la Birmanie assume entièrement ses responsabilités, envers tous ses habitants », a déclaré Volker Turk, haut-commissaire adjoint de l’ONU pour les réfugiés. Visiblement énervé par des remarques du représentant du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), le chef de la délégation birmane, Htin Lynn, a dénoncé cette mise en cause qualifiée de « politisation » de la part de l’organisation onusienne. « Vous ne pouvez pas stigmatiser mon pays », a-t-il lancé.

« Déni des droits élémentaires »

En Birmanie, les quelque 1,3 million de Rohingya, qui prennent la mer par milliers, sont victimes de multiples discriminations dans ce pays marqué par un fort nationalisme. Vus comme une menace envers l’identité bouddhiste du pays, les membres de ce groupe ethnique sont apatrides et n’ont accès ni aux hôpitaux, ni aux écoles, ni au marché du travail. La montée des violences communautaires a fait en 2012 quelque 200 morts, essentiellement des musulmans, et 140 000 déplacés. Cela a accéléré un exode en mer existant déjà depuis plusieurs années. Mais le sujet est tabou et le terme « rohingya » non reconnu par la Birmanie, qui considère cette minorité musulmane comme des immigrés du Bangladesh voisin, même si certains vivent sur place depuis des générations.

Alors que la plupart des pays de la région n’osent pas hausser le ton face à la Birmanie sur le sujet, l’ONG Human Rights Watch (HRW) appelle les participants à « faire pression sur la Birmanie comme la principale source du problème ». « Demandez aux délégués birmans de cesser immédiatement les mesures répressives et le déni des droits élémentaires qui conduisent les Rohingya à fuir », ajoute l’ONG basée à New York dans un communiqué.

Le silence d’Aung San Suu Kyi sur la crise des migrants rohingya est, lui, dénoncé et ébranle son aura internationale. Le dalaï-lama, entre autres personnalités, l'ont pourtant appelée à sortir de sa réserve. « Aung San Suu Kyi est une déception », critique Phil Robertson, représentant de Human Rights Watch en Asie, s’interrogeant sur ce qui reste aujourd’hui de la femme qui reçut le prix Nobel de la paix en 1991. Selon certains analystes, elle est prise au piège de son obsession de ménager une opinion publique birmane marquée par un puissant sentiment antimusulman. Mais, plutôt qu’un « simple calcul politicien », l’analyste Renaud Egreteau voit dans cette « discrétion » le reflet de « la gêne et de l’incompréhension des élites birmanes », au-delà de Aung San Suu Kyi, en proie « à un malaise et une méconnaissance de l’autre plutôt qu’à un simple calcul électoraliste ».

Milliers de boat people abandonnés en mer

La problématique s’est retrouvée sur le devant de la scène depuis que des milliers de boat people ont été abandonnés en mer par leurs passeurs, à la suite d’une politique soudain répressive de la Thaïlande, pays de transit habituel, ayant eu pour effet de désorganiser les filières. Ces dernières semaines, plus de 3 500 migrants affamés sont arrivés en Thaïlande, en Malaisie et en Indonésie. D’autres seraient encore pris au piège dans des bateaux en mer. Les pays de la région s’étaient attiré les foudres de l’ONU et d’organisations humanitaires en refoulant vers le large des navires de migrants, avant que l’Indonésie et la Malaisie ne fassent volte-face récemment et annoncent qu’elles allaient secourir et offrir un accueil temporaire aux candidats à l’exil.

La question de l’accueil à long terme de ces milliers de migrants devait aussi être au centre des discussions. Le Qatar a annoncé jeudi l’octroi de 50 millions de dollars à l’Indonésie pour l’aider à les accueillir. Les Etats-Unis ont envoyé la secrétaire d’Etat adjointe pour la population, les réfugiés et la migration, Anne Richard, mais les pays de la région n’ont mobilisé que des responsables diplomatiques de rang inférieur, faisant craindre que la réunion à Bangkok accouche d’une souris. La diplomate a prononcé le mot « rohingya » devant la presse, prenant le risque de susciter, elle aussi, la colère des Birmans.

Le Monde - 29 mai 2015


Thaïlande : coup de colère de la Birmanie au sommet de Bangkok

Des tensions ont marqué le début de la rencontre régionale à Bangkok sur la crise des migrants en Asie du Sud-Est. Les délégués de la Birmanie et du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies se sont accrochés à propos des Rohingyas musulmans, qui constituent une partie importante des migrants. Ces tensions soulignent la difficulté de la coopération sur la question complexe des migrations irrégulières.

Le représentant du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies a demandé à la Birmanie devant les représentants des 17 pays présents d’assumer pleinement ses responsabilités en ce qui concerne la minorité ethnique des Rohingyas. Il a évoqué la question du refus des autorités birmanes de leur accorder la nationalité et les restrictions à leur liberté de mouvement.

Le représentant birman a vivement réagi en rétorquant qu’il ne servait à rien de désigner du doigt la Birmanie et que politiser la question de la migration entraverait la mise en place d’une solution. Ces échanges montrent la difficulté à établir une coordination entre les principaux pays concernés, y compris les deux pays d’origine, Bangladesh et Birmanie, et les agences internationales.

La Birmanie affirme qu’il n’y a pratiquement pas de Rohingyas parmi les migrants qui arrivent sur les rivages d’Asie du Sud-Est – une affirmation démentie par les interviews qui sont faites en Indonésie dans les camps provisoires de boat-people. Au-delà de ces tensions, le grand défi de la rencontre sera de mettre en place un mécanisme qui permette de coordonner les actions des différent pays concernés sur la durée.

Qui sont les migrants de l'Asie du Sud-Est ?

Cela fait dix ans au moins que dure cet exode, du golfe du Bengale vers la Malaisie et l'Indonésie, via la Thaïlande. Selon l'Organisation Internationale pour les Migrations 160 000 personnes sont parties ces trois dernières années. Elles seraient plus de 25 000 depuis début 2015, dont 300 sont mortes pendant la traversée.

Parmi ces migrants, des Bangladais qui veulent échapper à la misère, 40 à 60% de Rohingyas apatrides qui fuient les persécutions dont ils sont victimes en Birmanie. Cette minorité musulmane de près de 1 million de personnes vit dans le nord de l'Etat de l'Arakan. Sa présence sur ce territoire est attestée depuis des siècles, mais le gouvernement birman les considère comme des migrants venus illégalement du Bangladesh voisin. Leur liberté de mouvement est strictement limitée, tout comme leur accès à l'éducation ou à l'emploi.

La répression les a poussés à l'exil vers le Bangladesh voisin justement, à plusieurs reprises depuis les années 70. Ils y sont encore environ 250 000. Dans l'Arakan, de violents heurts les ont opposés aux bouddhistes en 2012, causant plus de 200 morts et 140 000 déplacés. L'origine des tensions avec les Arakanais remonte à la période coloniale, mais depuis quelques années c'est la montée de l'extrémisme bouddhiste en Birmanie qui provoque un regain d'intolérance et de violences religieuses.

Par Arnaud Dubus - Radio France Internationale - 29 mai 2015