La lauréate 1991 du prix Nobel de la paix rencontrera le président Xi Jinping et le Premier ministre Li Keqiang. C'est la première fois qu’Aung San Suu Kyi est reçue à Pékin. La Chine était le principal allié de la junte militaire en Birmanie.

Cette visite est une première historique. Elle montre que les relations entre la Chine et la Birmanie ont bien changé. Pendant longtemps, Pékin a été le principal soutien de la junte militaire birmane. Rangoon est devenu très dépendant des investissements chinois quand les Etats-Unis et l’Europe imposaient à la Birmanie des sanctions économiques pour protester, justement, contre la détention d’Aung San Suu Kyi.

Mais depuis la dissolution de la junte en 2011, et la transition démocratique, les intérêts chinois en Birmanie sont malmenés. La construction d’un immense barrage impopulaire auprès de la population est à l’arrêt, tout comme l’exploitation d’une mine de cuivre. S’ajoutent à cela des combats à la frontière sino-birmane entre l’armée et la guérilla du Kokang. Des combats qui entrainent l’exode vers la Chine de milliers de civils, et des morts : quatre paysans chinois ont été tués en mars dernier par une bombe larguée par un avion birman.

Aung San Suu Kyi parlera-t-elle de Liu Xiaobo au président Xi ?

La Chine est capable de changer de position si cela sert ses intérêts. Les élections législatives de novembre en Birmanie s’annoncent très positives pour le parti d’Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie. Il faut donc renforcer les liens de partis à parti, comme l'explique la presse officielle chinoise, qui en profite pour souligner au passage la tolérance du Parti communiste. En recevant l’opposante, Pékin cherche enfin à protéger sa zone d’influence face aux Etats-Unis de plus en plus présents en Birmanie.

Aung San Suu Kyi est prix Nobel de la paix, tout comme le Chinois Liu Xiaobo, emprisonné depuis 2009. Les défenseurs des droits de l’homme poussent la Birmane à aborder le cas de Liu Xiaobo lors de ses rencontres avec le président Xi Jinping et le Premier ministre Li Keqiang. Le fera-t-elle ? Dans tous les cas, on aura du mal à le savoir, car si Pékin a déroulé le tapis rouge pour l’opposante birmane, la presse étrangère, elle, n’est pas conviée aux moments clés de cette visite.

Par Delphine Sureau - radio France Internationale - 10 juin 2015


« Aung San Suu Kyi a besoin de montrer qu’elle est capable de travailler avec la Chine »

L’opposante birmane et prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi est arrivée mercredi 10 juin à Pékin pour sa première visite en Chine, qui s’achèvera dimanche. Sa visite était attendue, son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND) ayant envoyé plusieurs délégations en Chine en 2013. Pour certains, cet accueil s’explique par la frustration des dirigeants chinois envers le gouvernement birman et sa gestion chaotique du conflit avec la guérilla Kokang, en raison des incursions aériennes et des tirs d’obus de l’armée birmane en territoire chinois malgré les avertissements de Pékin. Pour Yun Sun, chercheuse associée du programme Asie de l’Est au Stimson Center, un think tank spécialisé dans les questions de sécurité globale basé à Washington, Aung San Suu Kyi « a besoin de montrer qu’elle est capable de travailler avec la Chine ».

Comment interpréter la visite d’Aung San Suu Kyi ? Est-ce une manière pour Pékin de « punir » l’actuel gouvernement birman après les récentes tensions entre les deux pays ?

Cela supposerait qu’Aung San Suu Kyi adopte une politique radicalement différente vis-à-vis des minorités ethniques à la frontière, ce qui reste à voir. Même sans prendre en compte l’instabilité à la frontière, la Chine et Aung San Suu Kyi ont suffisamment de bonnes raisons pour établir un contact direct et participer à une rencontre. Aung San Suu Kyi a besoin de montrer qu’elle est capable de travailler avec la Chine, et la Chine, en anticipation d’une victoire de la LND aux élections en fin d’année, a aussi besoin de construire une bonne relation avec elle.

Quels sont les avantages pour Pékin d’organiser une rencontre au plus haut niveau, c’est-à-dire avec le président Xi Jinping ou le premier ministre Li Keqiang ?

Etant une des personnalités politiques les plus influentes aujourd’hui dans son pays, Aung San Suu Kyi aura un rôle important à jouer dans les relations futures entre la Chine et le Myanmar nom officiel de la Birmanie. Cette seule raison légitime l’intérêt que Pékin affiche pour l’accueillir. La visite d’Aung San Suu Kyi sera médiatisée et est destinée à montrer que les deux côtés sont capables d’une bonne entente et de travailler ensemble.

Aung San Suu Kyi n’est-elle pas considérée par la Chine comme une icône délicate, dans un pays où un autre prix Nobel de la paix, le dissident Liu Xiaobo, purge une longue peine de prison, tandis que sa femme est retenue prisonnière à son domicile ?

Je suppose que pour que cette visite se concrétise, la Chine et Aung San Suu Kyi sont parvenues à un consensus sur les questions politiquement sensibles. Je ne pense pas qu’Aung San Suu Kyi va beaucoup s’exprimer sur les affaires de politique intérieure chinoise, y compris les questions de Liu Xiaobo et du dalaï-lama, tous deux lauréats comme elle du Prix Nobel de la paix. Si elle veut avoir la stature politique que les gens attendent d’elle, elle va sans doute traiter ces questions de manière très prudente.

Par Brice Pedroletti - Le Monde - 10 juin 2015